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Les mots et expressions de la couleur

Les mots et expressions de la couleur

Les mots et expressions de la couleur : appréciations sur leurs valeurs artistiques et socioculturelles

 Mercedes EURRUTIA CAVERO

 Universidad de Alicante

La vérité des êtres et des choses doit souvent être cherchée dans les mots qui les désignent plutôt que dans leur réalité biologique ou matérielle. C´est le cas de la couleur. Une couleur que personne ne peut nommer n´a pas de réalité sociale ni culturelle. La couleur nommée joue un rôle toujours plus important que la couleur perçue car elle est chargée d´un pouvoir sémantique, symbolique, affectif ou onirique beaucoup plus fort. La couleur est un témoin privilégié du passer et l´étude des mots de couleurs n´est pas seulement essayer de comprendre le sens d´un terme ou d´une expression colorée, c´est aussi pénétrer au cœur de notre société, voir comment joue la symbolique sociale, culturelle, religieuse, artistique, technique… La couleur est bien, selon la formule de M. Pastoureau « un art de la mémoire » (Pastoureau, 1990 : 43).
À chaque époque correspondent des dénominations spécifiques qui renvoient à la société qu´elles reflètent ; une société pluridisciplinaire où le lexique des couleurs a son propre langage : couleurs liturgiques ou ecclésiastiques (cardinal, évêque), idéologiques (blanc monarchique, rouge révolutionnaire), spécifiques de certains corps de métiers (bleu de la gendarmerie, de la police, du travail manuel), d´un sexe et d´un âge particulier (bleu ou rose), les couleurs des grandes institutions nationales et internationales (bleu du drapeau du Conseil de l´Europe, de l´ONU ; casques bleus)… sans oublier les couleurs militaires (bleu moutarde, kaki) ou celles de la mode vestimentaire, sans cesse présentes au cœur des articles, des catalogues ou des brochures publicitaires, témoins privilégiés de notre siècle. Ce sens des nuances symboliques, artistiques et socioculturelles, dont des auteurs tels que Perrault, Proust, Colette, Zola ou Balzac ont témoignées par leur habilité à traduire en paroles tout un monde des sensations évoquées par les noms des couleurs, motive la présente étude.

Nous chercherons surtout à établir les liens existants entre les couleurs et la langue, à remonter à travers l´histoire des mots et des particularités de leur emploi pour aboutir en quelque sorte à la couleur à partir de son nom. Trois couleurs attirent de façon particulière notre attention : les couleurs du drapeau français. La création du drapeau tricolore, devenu emblème national de la France conformément à l´article 2 de la constitution du 4 octobre 1958, remonte à la Révolution Française. C´est en juillet 1789 que La Fayette a créé la cocarde tricolore comme le prétend une légende non confirmée par de nombreux vexillologues, en allusion aux couleurs de la ville de Paris (bleu et rouge) liées au blanc de la royauté. En réalité, ces mêmes couleurs reprenaient celles de la cocarde américaine que La Fayette avait ramenée de sa participation à la Révolution américaine. Quant à la disposition bleu au mât, blanc au centre et rouge flottant, a été adoptée par décret du 15 février 1794, applicable à partir du 20 mai 1794, pour éviter les confusions lors des combats navals (Baecque, 1998). Ces couleurs primaires ont toujours constitué une source inépuisable d´inspiration pour de nombreux auteurs.
Dans les arts plastiques, tout particulièrement en peinture on parle de la période bleue d´un auteur comme Picasso en référence à l´époque où cette couleur prédomine dans son œuvre. Dans le domaine du cinéma, la célèbre trilogie Bleu, Blanc et Rouge du cinéaste polaque K. Kieslowski (Kieslowski, 2005) a joui d´un succès incontestable dans l´Europe des années 90. Sous la devise des idéales de la Révolution Française (Liberté, Égalité, Fraternité), incarnés par ces trois couleurs, ces trois films ont comme fil conducteur l´union par l´amour. D´où l´évocation à la fin de Bleu à la première lettre de Saint-Paul aux Corinthiens (Biblia de Jerusalén, 1975 : 1646-1647), faite par Juliette Binoche, héroïne du film, vrai hymne en faveur de l´unification européenne. Les couleurs foisonnent dans l´univers au sein duquel nous vivons et leur langage varie en fonction de l´évolution politique et socioculturelle.

C´est ainsi que la couleur bleue était considérée par les Romains comme la couleur des Barbares, celtes et germains qui avaient l´habitude de se teindre le corps  en bleu afin d´effrayer leurs adversaires. Cette couleur, était souvent associée à la mort et aux enfers : avoir les yeux bleus, c´était pour la femme la marque d´une nature peu vertueuse ; chez l´homme, un trait efféminé, barbare ou ridicule. Sous la République et au début de l´Empire, s´habiller en bleu était dévalorisant ou signe de deuil. Ces connotations négatives, reflet du peu d´intérêt que les auteurs romains et à leur suite, ceux du premier Moyen Âge chrétien, portaient à cette couleur, favoriseront l´introduction de deux mots nouveaux dans le lexique latin : l´un venu des langues germaniques (blavus), l´autre de l´arabe (azureus). Ces mots qui finiront par s´imposer dans les langues romanes (bleu fr., azul esp., azzurro it., azul port.) témoignent de la valeur historique, culturelle d´un lexique qui se développe au cœur des faits d´une société et des systèmes idéologiques qui les sous-tendent. On remarque l´évolution de cette couleur dans les sensibilités occidentales où le bleu est actuellement la couleur préférée des adultes. Il y a donc eu, au fil des siècles, un renversement complet des valeurs et des connotations que nous nous proposons d´analyser par la suite.

Dans le langage maritime on parle du bleu ou du grand bleu en allusion au requin de grande taille, aussi dénommé peau bleue, et dont le nom scientifique carcharias galucus, du lat.glaucus, « d´un vert - bleu qui rappelle l´eau de mer » (Le Petit Robert, 2006 : 869). En mythologie, le grand bleu est le monde mythique des profondeurs sous-marines :

« Nos sondages seraient des explorations du grand bleu, une sorte d´excursion sous-marine »
(Rey, 1996 : 54).

On pourrait rapprocher le grand bleu de la grande bleue, comme on appelle parfois la mer, en particulier, mais pas exclusivement, la Méditerranée. Couleur qui contraste avec celle de la mer Rouge ou de la mer Blanche, située au golfe de l´océan Arctique, qui reste gelée de la fin août à la mi-mai. Sur les Règlements,  Directives et Décisions Communautaires on fait allusion à l´Europe bleue encore appelée l´Europe de la pêche, notamment la pêche en mer. Une mer soumise à des oscillations ou à des marées réglées par la lune, aussi appelée d´une manière poétique la planète bleue, en raison de sa lumière bleue et froide.
Parfois cette unité lexicale fait allusion à Neptune, ainsi dénommé depuis que la sonde spatiale Voyager, en août 1989,  a décrit cette planète comme « étant d´un beau bleu ». Et même s´il n´est pas courant de donner le nom de planète bleue à la terre, P. Eluard déclare que « la terre est bleue comme une orange » (Eluard, 2004 : 121). Bleu est le ciel sans nuages. Les savants ont toujours cherché à expliquer pourquoi « cet espace visible limité par horizon » (Le Petit Robert, 2006 : 438) est bleu mais à présent, aucune théorie scientifique ne peut rendre compte de l´émotion que procure en nous la vision de cette couleur. Couleur du ciel, le bleu est synonyme de pureté, d´immatérialité et d´inaccessibilité ce qui explique la représentation par des peintres comme Murillo de la Vierge Marie enveloppée dans un manteau bleu. Par extension, au XVIIe siècle, le mot bleu a été employé, sans signification spéciale, pour remplacer « Dieu », jugé blasphématoire, dans diverses expressions comme morbleu, ventrebleu... Cet éclat de lumière est encore représenté dans la nature par le rouge : la mer Rouge, située entre la péninsule Arabique et la côte orientale de l´Afrique, doit son nom aux bancs de corail et aux rochers rouges qui  recouvrent ses fonds.

Face à la planète bleue, on parle de la planète rouge en référence à Mars. Cette planète, dédiée par les Grecs à Arès, dieu de la Guerre, fut rebaptisée Mars par les Romains. Vue de la Terre cette planète semble être d´un rouge brillant dû à la composition de son sol, largement constitué d´oxyde de fer. Le rouge, désigne également le poisson rouge, nom générique donné à diverses variétés de poissons très colorés dont le carassin doré a des reflets rougeâtres sur ses écailles jaunes ce qui contraste avec les écailles blanchâtres du poisson blanc et celles bleuâtres du bleu.

Le rouge joue aussi bien sur les sens que sur l´imagination. La couleur rouge a un statut à part parmi les couleurs. Couleur la plus vive, elle est la couleur par excellence, la première des couleurs. Le rouge est à l´origine du nom d´Adam, le premier Homme. Comme indique Fulcanelli dans Les Demeures philosophales et le symbolisme hermétique dans ses rapports avec l´art sacré et l´ésotérisme du grand œuvre (Fulcanelli, 1930-1960 : 217) :

« Adamus, nom latin d´Adam, signifie fait de terre rouge ; c´est le premier être de nature (…) ». Pour P. Claudel « (…) la terre rouge (…), celle dont Adam a pris son nom (…) »
(Lesort, 1872 : 34).

L´importance accordée au rouge se rend évidente dans la terminologie des langues romanes qui sont passées par une évolution au cours de laquelle couleur a été identifié à rouge, et encore de nos jours, notamment dans notre langue, le terme couleur peut, dans certains contextes, désigner tout ce qui est coloré ; dans d´autres langues comme le russe, rouge est synonyme de beau, peut-être pour des raisons symboliques ou en raison de l´histoire des techniques tinctoriales : la robe rouge – la plus belle des robes – fut, en France, celle du mariage jusqu´à la fin du XIXe siècle (Pastoureau, 1990 : 134). Le rouge représente également le feu ; des termes tels que braise, ardent, enflammer, flamboyant, incandescent, etc. servent à illustrer cette idée. Cette notion de beauté liée au rouge et au feu nous rappelle la beauté du phénix « oiseau aux ailes de feu » (Le Petit Robert, 2006 : 1928) qui avait le pouvoir de renaître de ses cendres après s´être consumé sur un bûcher.

Symbole de la régénération, cet oiseau fabuleux fut associé par les alchimistes à l´Œuvre au rouge, stade ultime dans l´apparition de la pierre philosophale, symbole du mystère vital, de la connaissance ésotérique et de l´immortalité. De même, au Moyen Âge, le phénix fut symbolique de la résurrection du Christ, et parfois de la nature humaine et de l´immortalité (Baecque, 1998). Cette double nature du rouge, couleur de l´immortalité mais aussi de la mort, fait preuve du magique pouvoir de sa symbolique. Le rouge est la couleur qui prend le visage sous le coup d´émotions diverses. Ce « rouge qui monte au front » signale, à l´attention générale, un sentiment que celui qui l´éprouve aurait peut-être préféré garder caché. Cette couleur traduit également la colère, la fureur : se fâcher tout rouge, voir rouge (Larousse, 1999 : 601) ; c´est la couleur des sentiments intenses et de la passion, parfois néfaste ; d´une passion ressentie comme un sentiment héroïque. C´est dans ce sens que d´une façon semblable aux Précieuses ridicules récitant à Gorgibus les règles de l´Amour, Mathilde, l´héroïne du roman de Sthendal, Le Rouge et le Noir, donne comme modèle les descriptions de passion qu´elle a lues dans Manon Lescaut, La Nouvelle Héloïse ou les Lettres d´une religieuse portugaise :

« Il n´était question, bien entendu, que de la grande passion (...). Elle ne donnait le nom d´amour qu´à ce sentiment héroïque que l´on rencontrait en France du temps de Henric III et de Bassompierre »
(Stendhal, 1964 : 326).

Le rouge évoque en même temps la révolte et la violence, le sang, donc la guerre, la mort. Pour certaines religions, c´est la couleur du diable, souvent représenté vêtu de rouge et toujours entouré des flammes de l´enfer. Ces ambivalences lui ont valu d´avoir toujours eu sa place dans les rituels où vie et mort s´affrontent, dans un univers manichéen où le pouvoir de destruction de Satan fait pendant à la force créatrice. Rouge, c´est encore la couleur des tabous, du péché, exceptionnellement représenté par le bleu : l´Ange bleu, personnage de femme fatale, immortalisé par Marlène Dietrich, dans le film de Sternberg tiré du roman de H. Mann (Simonin, 1931) et Barbe Bleue (Perrault, 2000 : 232), personnage terrifiant d´un compte de Perrault qui tuait ses femmes les unes après les autres, en offrent des exemples assez illustratifs. Le rouge, c´est la couleur des prostituées et des forçats… la couleur, en définitive, de l´hypocrisie, de la trahison, du maléfice, de l´interdiction et du danger. Un décret de l´Assemblée constituante en date du 20 octobre 1789 a spécifié que le drapeau rouge - signal de danger-, devait être déployé chaque fois que la loi martiale était proclamée (Baecque, 1998) ; plus tard, le 10 août 1792, il « devient symbole révolutionnaire » (Camus, 1972 : 97). À l´origine du choix du drapeau rouge comme emblème de la révolution populaire se trouve l´emploi du mot rouge pour désigner par métonymie, un communiste.

Dans cette acception politique, rouge s´emploie aussi, tout comme blanc, son contraire :

« Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi non »
(Musset, 1973 : 102).

On parle des chemises rouges, en allusion aux partisans de Garibaldi. De son côté, un blanc est, par opposition à un nègre, un homme de race blanche, mais aussi un individu connu pour ses opinions politiques de droite. Dans cette acception politique du terme, blanc s´oppose à rouge, mais parfois aussi à bleu. En Espagne, les chemises bleues, désignaient par métonymie les membres de la Phalange qui réunissait les partisans de Franco pendant la guerre civile de 1936-1939. En France, pendant la Révolution, on appelait bleus les soldats de la République opposés aux Chouans, en Vendée. Si rouges furent les uniformes militaires jusqu´au début du XXe siècle, les jeunes recrues doivent leur surnom de bleus à la blouse bleue que portaient les soldats arrivés tout droit de la campagne. Par extension, une nuit bleue, c´est une nuit pendant laquelle se produit un nombre important d´attentats et où la couleur bleue des déflagrations perce l´obscurité. Tout au contraire, le drapeau blanc est devenu symbole de paix, de fraternité et de renouveau.
Incarnation du Saint-Esprit, « le pigeon blanc est considéré comme symbole de douceur, de tendresse, de pureté et de paix » (Le Petit Robert, 2006 : 337).

D´où les mains blanches symbole de paix, dans la lutte contre le terrorisme notamment celui de ETA après l´attentat terroriste qui a coûté la vie au conseiller municipal Miguel Angel Blanco à Ermua (Pays Basque espagnol). La notion de danger, symbolisée par le rouge, est poussée au maximum en parlant du téléphone rouge, ligne téléphonique directe qui, au temps de la « guerre froide », reliait la Maison-Blanche au Kremlin. Cette valeur symbolique rayonne actuellement sur les divers domaines de la vie quotidienne : rappelons le drapeau rouge que l´on hisse sur les plages en signe de danger pour interdire la baignade ; le carton rouge que, dans le domaine sportif, l´arbitre brandit au cours d´un match de football pour signifier la gravité de la faute et l´exclusion du joueur qui l´a commise ; ou les pistes rouges qu´on trouve dans les stations de ski, assez difficiles dans la hiérarchie des difficultés du ski alpin et pourquoi pas, nous faire écho en Littérature du Petit chaperon rouge (Perrault, 2000 : 99), personnage du conte de Perrault qui se caractérisait par son bonnet rouge, symbole du danger qui guettait la petite fille qui le portait.

Le rouge, c´est donc le danger parfois associé au courage qu´il en faut pour le surmonter : d´où la Croix-Rouge, organisation internationale d´aide humanitaire fondée en 1836 qui évoque les qualités de cœur et de courage de ses membres. Elle se détache sur un fond blanc et, en inversant les couleurs, elle rappelle le drapeau de la Confédération helvétique d`où les cinq fondateurs étaient originaires. Le courage, la sécurité sont aussi assurés par le bleu : les casques bleus, métonymie employée pour désigner les membres de la force d´urgence de l´ONU fondée en 1956, constituent un bon exemple. La langue rend compte, dans ses sens figurés, de la gloire passée et actuelle et de l´excellence de certaines couleurs. La couleur rouge par exemple, devint la couleur représentative des rois, des chefs et des dignitaires notamment de l´armée, l´Église et la justice, symboles ceux-ci du pouvoir, de la dignité et du mérite.
C´est ainsi que l´on parle de chapeau rouge ou de chapeau de cardinal pour désigner aussi bien le chapeau lui-même ou la très haute dignité qu´il représente. Le ruban rouge orne la boutonnière des chevaliers de la Légion d´honneur et le tapis rouge couvre l´escalier d´honneur :

« Des ouvriers fixaient le tapis rouge de l´escalier d´honneur »
(Troyat, 1963 : 67).

Ce tapis continue à être utilisé lors des célébrations importantes, dont celle du mariage. Le rouge alterne avec le bleu en tant que signe de distinction : le pavillon bleu, hissé sur les plages, est un signe distinctif attribué par les autorités Réglementaires compétentes pour faire référence à la propreté, sécurité, absence de pollution des eaux. Le sang bleu, considéré comme un signe de noblesse n´est pourtant qu´une appellation purement conventionnelle, car on n´a jamais vu que les nobles aient le sang d´une couleur différente de celui des roturiers. De leur côté, les chevaliers du Saint-Esprit, qui prétendaient exceller en tout, portaient en sautoir un large ruban bleu. Il y a peut-être un rapprochement ironique entre le cordon bleu desdits chevaliers et les cordons du tablier bleu de la cuisine. Toujours est-il que l´expression cordon-bleu sert à désigner une fine cuisinière ou un fin cuisinier. Cette valeur symbolique mais aussi plus « matérielle » du bleu, nous mène sans doute dans un domaine qui nous touche de près, celui de l´économie.

Dans ce secteur, le bleu est toujours associé à l´idée d´épargne. À France Télécom et notamment, à la SNCF on parle de départ en bleu, la période bleue pour désigner un mode de tarification avantageux qui s´oppose à la période rouge, période de tarification la plus chère et à la période blanche, de tarification régulière. Une brève évocation historique montre comme avant la guerre, lorsque le billet vert, c´est-à-dire, le dollar n´avait pas sa puissance actuelle, on parlait de façon métaphorique en France du billet bleu, en référence aux couleurs et aux effigies des billets dont les grosses coupures étaient bleues. Cet emploi, déjà vieilli, fait preuve de la présence de cette couleur dans le domaine bancaire. Plus tard, la diffusion des premières cartes de crédit utilisées en France, de couleur bleue, a favorisé le glissement de la relation logique sous-entendue entre ces deux termes à tel point que la carte bleue – toujours en usage- est venue à désigner la carte de crédit, elle-même. Dans le secteur du transport, la zone bleue désigne la zone à stationnement réglementé et limité.
Cette unité lexicale fait allusion aux premiers temps de cette pratique où la zone en question était signalée par des panneaux bleus. Tout au contraire, le rouge devient un symbole de danger, d´interdiction, de difficulté. En banque, la liste rouge est la liste des gens auxquels sont interdits, pour diverses raisons, certains lieux, activités ou actes pouvant même toucher la vie courante comme par exemple dans le cas des interdits chéquiers. L´expression être dans le rouge – dans le langage courant, être à découvert – veut dire se trouver dans la colonne des déficits, en allusion aux chiffres de cette colonne autrefois inscrits en rouge.

En ce qui concerne le Code de la circulation, le feu rouge indique l´interdiction de passer. On dit elliptiquement passer au rouge, ce qui est une infraction grave. Une journée rouge désigne une journée signalée aux automobilistes par la Sécurité routière comme devant être particulièrement difficile pour la circulation. Toujours dans le domaine des affaires, le bleu entre dans la composition de certaines unités lexicales d´emploi métonymique. Le nom col bleu fut tout d´abord donné aux marins en référence à la couleur bleue du col de leur vareuse. Actuellement on appelle cols bleus l´ensemble des travailleurs manuels, en allusion au bleu de travail, combinaison de toile bleue portée par les mécaniciens et divers autres ouvriers :

« Pour endosser le bleu de travail, il leur faudra quinze jours de formation »
(Libération, 30 janvier 1996).

Cette dénomination les oppose aux cols blancs, travailleurs non manuels, traditionnellement  habillés en chemise blanche. Dans l´industrie du bâtiment, le nom bleu peut être différemment interprété : on appelle bleu un plan d´architecte tracé en blanc sur papier bleu ; chez les maçons, le bleu est le fil imprégné de craie bleue qu´ils posent sur le sol ou sur un mur pour déterminer une ligne droite.

Aux États-Unis les employés sortent des bureaux et marquent un arrêt dans les cafés pendant l´heure bleue. Pourtant on n´a pas trouvé aucune explication convaincante de cette expression. La symbolique des couleurs joue un rôle essentiel en marketing. Il suffit d´observer les logos de certaines entreprises consacrées à la fabrication des produits alimentaires pour vérifier la valeur symbolique des couleurs (ex. Danone – yahourt dont le logo en bleu et en blanc évoque le naturel, la fraîcheur du produit). On enregistre également un nom de marque Le blanc, désignant le linge de maison dans le langage commercial pour la simple raison que, jusque vers le milieu du XXe siècle, ce genre de linge était toujours blanc. Du XIe au XIXe siècle, on considérait malsain qu´une étoffe teinte touche le corps. D´après M.Pastoureau le blanc, c´est « le degré zéro de la couleur » (Pastoureau, 1990). Cependant, le blanc étant produit par le mélange de toutes les couleurs du spectre solaire, c´est la somme de toutes les autres. La place du blanc dans notre vision de la vie, presque toujours à connotations positives, nous interdit de la négliger dans le répertoire des couleurs.
La couleur blanche apparaît donc, dans ce contexte, liée à la notion d´hygiène, de propreté. Plus tard, le développement de nouvelles techniques de teinture et la fabrication des produits de lavage qui enlèvent toutes les taches a permis la présentation du linge de maison dans un choix varié de couleurs. Pourtant, on continue à appeler rayon de blanc, la partie du magasin où est exposé le linge de table et de toilette. Cette acception a été également recueillie dans Le Petit Robert où l´on parle de ligne blanc, magasin de blanc et de la quinzaine de blanc… Dans ces emplois figurés, les expressions des couleurs inondent notre vie quotidienne : on saigne à blanc, on est bleu de colère, on dit blanc et noir…

Oui, les couleurs nous parlent et leur langage ne nous laisse pas indifférents. À la manière de Rimbaud (Rimbaud, 1998) qui peignait les voyelles en couleurs dans ces poèmes, nous percevons la présence des couleurs partout. Des couleurs dont les dénominations indirectes ou référentielles semblent être la recherche de l´originalité, de la fantaisie, l´évocation affective, poétique, symbolique. Le choix des dénominations chromatiques n´est donc pas tout à fait innocent : concret et figuré s´entremêlent exprimant des rapports d´interdépendance où le symbolique interfère sur la valeur descriptive. Les exemples analysés lors de la présente étude montrent une fois encore que la présence des couleurs dans la nature, dans les différents domaines de la vie quotidienne, tend vers l´infini. Le sujet est inépuisable mais notre sensibilité aux couleurs fait partie des choses du monde les mieux partagées.

 

Bibliographie

  • BAECQUE, A. (de) (1998). Histoire culturelle de la France, éditions du Seuil, Paris. (1975). Biblia de Jerusalén, editorial Española Desclée de Brouwer, Bilbao.
  • CAMUS, A. (1972). L´homme révolté, Gallimard, Paris.
  • ELUARD, P. (2004). Poésie, Gallimard, Paris.
  • FULCANELLI (1930-1960). Les Demeures Philosophales et le symbolisme hermétique dans ses rapports avec l´art sacré et l´exotérisme du grand œuvre, Librairie du Merveilleux, 2 tomes, Paris. (1999). Grand Larousse fr. – esp./esp.-fr. por R. García Pelayo y Gross, Barcelona.
  • KIESLOWSKI, K. (2005). Tres colores : azul, blanco, rojo [DVD – Vídeo], El País,Madrid.
  • LESORT, P.-A. (1972). Paul Claudel par lui-même, éditions du Seuil, Paris.Libération, 30 janvier 1996.
  • MUSSET, A. (de) (1973). Poésies, Larousse, Paris.
  • PASTOUREAU, M. (1990). Couleurs, images, symboles, Léopard d´Or, Paris.(2006). Le Petit Robert, nouvelle édition sous la direction de J. Rey-Debove et A. Rey,Le Robert, Paris.
  • REY, A. (1996). Le réveille-mots. Une saison d´élections, Seuil, coll. « point virgule »,Paris.
  • RIMBAUD, A. (1998). Œuvres complètes [diskette], Ilias, Madrid.
  • PERRAULT, Ch. (2000). Todos los cuentos, Aguaclar, Madrid.
  • SIMONIN, Ch. (1931). Heinrich Mann. L´écrivain dans son temps (1780/1930).Presses Universitaires du Septentrion, coll. « Lettres françaises et étrangères », Paris.
  • STENDHAL (1964). Le rouge et le noir, Larousse, Paris.
  • TROYAT, Henri (1963). Sophie ou la fin des combats, Flammarion, Paris.

 http:// lexinter.net/doctrine/index.htm (Le Code de la circulation)

 Lien du document pdf :  https://dialnet.unirioja.es/descarga/articulo/2555068.pdf

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samedi 17 novembre 2018

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