• A la mémoire des perceptions et des expériences ..

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Le train de vie

Le train de vie

Je m’installe dans mon siège. Essoufflé. J’ai failli manquer mon train.

Le wagon est vide. Tant mieux. Je vais pouvoir dormir tranquille.

On entend un petit crachotement puis la voix du contrôleur.

“Mesdames-zé-messieurs, votre train du soir va partir dans quelques instants, attention à la fermeture des portes. N’oubliez pas de présenter votre ticket au contrôleur si vous vous déplacez dans le train. Une hôtesse va également passer parmi vous. Nous vous remercions pour votre confiance et nous vous souhaitons d’effectuer un agréable voyage.”

Il fait déjà nuit. Je ne m’habituerai jamais aux heures d’hiver. Mes paupières se ferment.

Une légère secousse m’indique que la rame se met en marche. Elle accélère, prend de la vitesse et me berce de ses ondulations régulières.

“Monsieur ?”

J’ouvre les yeux. C’est l’hôtesse avec son chariot ambulant.

“Vous désirez quelque chose ?”

Je secoue la tête.

“Non merci, je n’ai pas soif.”
“Mais vous prendrez bien quelque chose ?”
“Je n’ai pas faim non plus, merci bien.”
“Pas faim ?”

Le son de sa voix me surprend. Il est teinté de déception. Ce n’est pas de la contrariété ou du mécontentement. Plutôt du désenchantement.

Je la regarde un peu mieux. Brune, les cheveux tirés en arrière en chignon, maquillée mais sans en rajouter, ses yeux noisettes me fixent d’un air abattu. Cela dure quelques secondes. On entend le grincement des roues du train qui change de voie et passe à grande vitesse un poste d’aiguillage.

Je me sens mal à l’aise et je détourne le regard.

“Bon… écoutez, donnez-moi un thé.”
“Un thé ?”
“Oui, un thé. N’importe lequel.”
“Je n’ai pas de thé monsieur.”

Mes yeux, surpris, reviennent vers les siens.

“Ce n’est pas grave. Je prendrai un café.”
“Je n’ai pas de café non plus.”

Sa voix se veut rassurante mais je sens bien qu’elle est inquiète.

Mon regard se fixe sur la tablette devant moi, sourcils froncés.

“Un chocolat chaud ?”
“Non.”
“Vous n’avez pas de boisson ?”
“Non.”
“Un sandwich alors ? Quelque chose à grignoter.”
“Non plus.”

Je soupire un grand coup. Je pince l’arête de mon nez, irrité.

“Qu’est-ce que vous vendez ?”
“Du rêve monsieur.”

Je lâche mon nez et d’un coup, je me tourne à nouveau vers elle.

“Pardon ?”
“Je m’occupe de vos rêves.”
“Qu’est-ce que c’est que cette blague ?”
“Vous avez bien des rêves, secrets, à vous ?”
“Je…”
“Là, vous voyez, vous hésitez. Vous voulez que je repasse ?”
“…”
“Oui, c’est ça, je crois que vous avez besoin de réfléchir. A tout à l’heure.”

Du pied, elle appuie sur une pédale pour débloquer les roues de son chariot.

“Attendez !”

Elle réappuie sur la pédale.

“Oui monsieur ?”
“Quand vous dites rêve, vous… vous voulez dire quoi ?”

Elle me regarde en penchant la tête sur le côté, les yeux mutins.

“Il faut que je vous explique ce qu’est un rêve ?”

M’appuyant des bras sur les accoudoirs, je me lève un peu pour essayer de voir ce que contient le chariot.

“Ne trichez pas monsieur où vous pourriez finir avec un rêve qui ne vous appartient pas.”
“De toute façon, vous ne connaissez pas les miens.”
“Au contraire !…”

Ébahi, je la vois sortir du chariot une tablette sur laquelle elle commence à pianoter.

“Je vois…”
“Vous voyez quoi ?”
“Un blog.”
“Quoi ?”
“Vous aviez commandé un blog.”
“Blog ?”
“Oui,” insiste-t-elle. “Vous aviez commandé un blog qui marche, un blog qui est lu… et vous l’avez finalement obtenu, non, ce rêve ?”

Je fais la moue.

“Oui mais, il m’a fallu quand même travailler dessus pendant plusieurs années…”

Elle me fixe d’un air sévère.

“Les rêves commandés ne tombent pas tout cuits du ciel. Les clients croient qu’il suffit de passer la commande et de consommer. Je ne vends pas des biscuits ou des boissons gazeuses.”
“Oui, j’avais remarqué,” je réponds en commençant à sourire, tout fier de mon trait d’humour.

Ses yeux noisettes restent de marbre.

“Vous avez fini vos pitreries ?”

J’étouffe mon rire, soudain mal à l’aise.

“Excusez-moi, je voulais juste détendre l’atmosphère.”

Elle est plongée dans la tablette et ne m’écoute pas. Je hausse le ton.

“… Excusez-moi, j’ai dit.”

Elle continue à faire glisser son doigt pour tourner les pages de… de quoi d’ailleurs ? J’essaie encore l’humour.

“C’est mon dossier de rêves ?”

Elle hoche la tête.

“Exactement, c’est votre liste de rêves. En anglais, on dit aussi bucket list ou life list.”
“Je sais, merci. Je parle la langue couramment.”

Mon ton est un peu prétentieux. Elle ne relève pas et continue.

“Ah oui, je le vois là ce rêve de langue anglaise. Il date de votre enfance. Vous vouliez vivre aux États-Unis. Vous admiriez leur culture, enfant. C’est venu de vos lectures, Tintin en particulier.”

Je rougis et me recale dans mon siège.

“Vous en savez trop, vous envahissez ma vie privée.
“Désolée mais c’est vous qui enfant, avez commandé ce rêve. Il est écrit ici, noir sur blanc : quand je serai grand, je serai agent très-secret-super-FBI.”

Je suis pivoine.

“Par contre…” ajoute-t-elle sans finir. Elle fait glisser plusieurs fois la page et hausse les sourcils.

“Quoi ?”
“Dites donc, il vous en fallu du temps pour le réaliser ce rêve…”
“Ça, c’est la faute à vos services !”

Elle baisse sa tablette et relève les yeux.

“Excusez-moi ?”
“Si au moins vous nous préveniez. Si au moins vous nous disiez qu’un rêve ça se poursuit, qu’il faut lui courir après de toutes ses forces, qu’il faut le pourchasser avec envie et abandon.”
“Quelqu’un vous a dit le contraire ?”
“Je…”

Le silence se fait dans le wagon.

Elle a raison. Personne ne m’a jamais dit qu’un rêve apparaissait comme par magie. Ou alors oui, on m’a dit de croire aux miracles…

“Et vous devriez arrêter de blâmer nos services monsieur. Cela ne fera pas plus avancer vos rêves. Cela va même les retarder.”
“Ah bon ? Parce que vous punissez les clients récalcitrants ? Vous leur mettez un malus ou quoi ?” je ricane.
“Non monsieur. L’énergie que vous gaspillez à trouver des coupables à vos propres échecs n’est pas utilisée à poursuivre vos rêves. Vous le savez, vos forces ne sont pas inépuisables.”
“Je reconnais que j’ai souvent fait ça.”
“Sans parler du temps perdu. Plus vous cherchez un responsable pour vos rêves non réalisés, plus les mois et les années passent.”

Le train traverse une gare à vive allure.

“En parlant de temps…” Elle consulte sa montre. “Monsieur, vous allez commander quelque chose ou vous avez décidé de végéter ?”

Sa question me prend de court. J’essaie encore l’humour.

“Peut-être une salade niçoise ?”

Elle soupire, débloque les roues de son chariot et commence à partir.

“Attendez !… Excusez-moi, vraiment.”
“Oui n’en rajoutez pas. Ne bloquez pas les rêves des autres qui m’attendent dans les wagons suivants.”
“Vous n’avez pas un menu ?”

Elle lève les yeux au ciel.

“Vous avez fini ? Vos rêves vous sont propres. Vous n’êtes pas là pour accomplir ceux des autres. A moins que vous n’ayez renoncé à vivre votre propre vie…”

Je la coupe.

“Je veux publier une autre série sur Kindle. Je veux étendre le lectorat de mes livres à l’étranger. Je veux continuer à écrire la suite de La femme sans peur. Je veux poursuivre la belle aventure de Cloudbraining.”

Tout est sorti d’un coup, sans respirer. Je reprends mon souffle.

“Vous voyez, ce n’est pas si difficile,” dit-elle, souriante. Elle pianote sur sa tablette pour tout noter. “Voilà, votre commande est passée…” Son visage redevient sérieux. “Tiens, je n’arrive pas à valider les dates pour cette année.”

Là, c’est moi qui souris.

“Normal.”

Le doigt en l’air, elle me regarde, surprise.

“Pourquoi ?”
“Vous qui êtes si bien informée. Regardez dans mes rêves précédents.”

Elle fait à nouveau glisser son doigt sur l’écran avant de hocher la tête. Ses yeux s’éclairent.

“Je vois. Un tout petit rêve, précieux, va vous rejoindre sous peu. Votre famille va s’agrandir… et donc, on ne peut pas calculer le temps d’accomplissement de vos rêves qui va forcément être bousculé.”
“C’est cela.”
“D’accord, je vais utiliser l’option Je m’adapte avant de valider. Vous savez vous en servir ?”
“Oui, je crois. S’adapter aux situations qui changent. Revoir son plan ?”
“C’est cela. Contourner les obstacles qui apparaissent soudainement. Ne pas les considérer comme des ennemis mais comme des occasions d’apprendre. Poursuivre tranquillement, pas à pas.”

Je hoche doucement la tête. Elle tape à différents endroits sur l’écran avant de laisser échapper un soupir de satisfaction.

“C’est fait, vos rêves pour cette année ont donc été officiellement validés. A vous de jouer maintenant.”
“Jouer… est bien le mot ?”
“Oui monsieur. Lorsque l’on a du plaisir, c’est beaucoup plus facile de les atteindre.” Elle jette un coup d’œil à l’horloge de sa tablette. “Je crois que nous allons arriver à votre gare. Je vous souhaite une bonne fin de voyage. Au revoir monsieur.”
“Au revoir, merci.”

Elle s’éloigne poussant son chariot et sort du wagon. Je suis à nouveau seul dans ce train du soir. La rame commence à ralentir dans un crissement de freins.

Je regarde ma montre : 20h14.

On est à l’heure.

Et vous ? Quels sont vos rêves pour cette année ? Comment allez-vous les accomplir ? Devenez un Ninja de la vie et, dans un groupe motivé, atteignez vos objectifs. Ça démarre la semaine prochaine ! Plus d’infos sur cette page. ;)

http://revolutionpersonnelle.com/2014/01/le-train-de-vie/

 

 

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jeudi 15 novembre 2018

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