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La Tyrannie de la Foi : Réflexions sur la Mort d’un Patriarche

La Tyrannie de la Foi : Réflexions sur la Mort d’un Patriarche

Alors que j'écris ces mots, on estime à trois millions le nombre de personnes rassemblées à Rome pour observer le service funéraire du Pape Jean Paul II qui mourut le 3 avril 2005. Le nombre est impressionnant et ce sont juste ceux qui sont venus à Rome pour l'événement sans parler de ceux qui sont déjà là. Les commentateurs de “nouvelles “ s'extasient devant cet “épanchement d'humanité”. Le jour de l'événement, et durant bien longtemps après, il faut s'attendre à un déluge d'images en gros-plan de personnes en prière, endeuillées, dévotes, pleines de révérence, leurs visages et corps entiers en proie à des émotions profondes.

Que ressentent-ils ? Que croient-ils ? Pourquoi sont-ils là ?

 

L'Effet Placebo

Nous sommes enclins à assumer que nous connaissons tous, plus ou moins clairement, les réponses à ces questions. Nous assumons également que ceux qui participent à l'événement connaissent aussi les réponses.

Admettons que les participants savent pourquoi ils sont là. Ils sont mus par des émotions enracinées dans leur foi et ils ont des raisons associées à leurs croyances les plus profondes et les plus chères quant à Dieu, l'humanité et le monde. La force de leur foi ne les incite pas à - et ne leur permet pas de - remettre en question l'un de ces facteurs. Durant un tel moment, la foi prévaut. La foi impulse. La foi décide de comment les individus vont réagir en vertu d'une puissance qui lui est propre.

La foi peut être définie comme la puissance investie dans les croyances, mais, plus précisément, la puissance investie dans les croyances incontestées. On pourrait tout aussi bien dire, la puissance dérivée des croyances incontestées. La force de la foi consiste dans le fait qu'elle n'est pas remise en question, défiée, contestée. Dès que le doute s'installe, la foi s'amoindrit. Par conséquent, les croyances associées à la foi doivent rester en dehors de tout questionnement afin que la foi puisse perdurer.

La dynamique de la foi est extrêmement complexe à appréhender parce que la foi semble posséder une faculté presque magique de garantir du pouvoir à ceux qui lui confèrent du pouvoir. Cette dynamique a été appelée l'effet placebo. Cela fonctionne avec beaucoup de choses, des médicaments aux mantras. L'efficacité d'un placebo se nourrit d'une boucle de rétroaction : il donne de la puissance à ceux qui lui confèrent de la puissance. Par exemple, l'ingestion de l'Hostie à la messe donne du pouvoir à ceux qui lui donnent du pouvoir. Pour ceux qui ne lui accordent aucun pouvoir, cela ne fonctionne pas.

Cependant, l'effet placebo ne consiste pas seulement en cet échange à deux voies. Il y a une astuce: la puissance de retour du placebo (qu'il soit un objet, tel que l'Hostie, ou une idée, telle que la grâce) apparaît être indépendante de la puissance qui lui est conférée en premier lieu. Le feedback est efficace, et tend à réprimer toute observation critique, et toute faculté de douter, parce que la manière dont il fonctionne tend à occulter la nature véritable de cet échange: donner du pouvoir pour acquérir du pouvoir. Ceux qui reçoivent l'Hostie durant la messe Catholique, parce qu'ils croient en la puissance indépendante de cette Hostie, reçoivent en retour de leur foi beaucoup plus que ce qu'ils donnent. C'est du moins ce qu'il semble.

Mais le fonctionnement de la foi est ici trompeur. Nous ne sommes pas encore au coeur même de la dynamique de l'effet placebo. Il y a en oeuvre un autre niveau de dissimulation. L'effet placebo donne l'illusion que les croyant obtiennent plus que ce qu'ils donnent (le premier niveau de dissimulation) mais en fait, il se peut que les croyant donnent beaucoup plus que ce qu'ils reçoivent (le second niveau plus profond de dissimulation). L'effet placebo est fantastique et il fonctionne efficacement parce que, sinon, il n'y aurait pas autant d'individus profondément religieux de par le monde. Mais ce qui passe inaperçu, c'est l'investissement qui doit être réalisé pour obtenir un retour convaincant.

Il a été dit qu'un peu de connaissance est une chose dangereuse mais un peu de foi peut aussi être dangereux. Le vieil adage suggère que plus la connaissance s'accroit et moins elle est dangereuse. Mais au contraire de la connaissance, la foi peut devenir encore plus dangereuse alors qu'elle s'accroit. Sa dynamique occulte est telle qu'il est quasiment impossible pour les croyants de percevoir ce qu'ils donnent en retour du dopage qu'ils reçoivent de leurs croyances. Et plus le dopage dérivé de la foi est grand, plus il faut donner. Il se pourrait que les croyants donnent la partie la plus précieuse de leur humanité, celle qui vit dans les profondeurs insondables de la potentialité humaine, sans qu'ils sachent ce qu'ils perdent et, qui plus est, sans même qu'ils sachent qu'ils perdent quoi que ce soit. L'effet de retour de la foi, le dopage, emplit le vide intérieur mais il ne l'emplit jamais vraiment car la puissance conférée au placebo n'excède jamais la puissance qui en revient. La seconde dissimulation, l'occultation de ce qui est donné, cache l'inégalité gigantesque qui fait que l'échange fonctionne si efficacement. L'incapacité de percevoir cette dynamique de double-dissimulation, et de mesurer l'étendue de ses dégâts sur l'esprit humain, constitue la tragédie incommensurable et indescriptible de la foi humaine.

 

La Moralité de la Prudence

Les religions Abrahamiques ont existé depuis 600 avant EC (le Judaïsme fut fondé par la codification de la Torah sous le Roi Josias), depuis 33 EC (le Christianisme fondé sur la fable d'un homme/dieu, Jésus/Christ) et depuis 600 EC (l'Islam fondé sur un livre attribué à un “prophète” mâle dont l'autorité surpasse toute autre) et ce n'est pas pour cela que l'humanité s'en porte mieux. La trajectoire de ces 2600 années est un long plongeon, plein de soubresauts, dans la terreur et la destruction. Tout ce qui a été accompli de beau au nom de ces religions (et il reste à prouver qu'on n'aurait pas pu l'accomplir sans elles si l'on croit en la bonté intrinsèque de l'humanité - cet aspect sera développé ci-dessous) a été massivement annihilé par la démence comportementale manifestée au travers des âges par les croyants, démence comportementale qui culmine, de nos jours, dans la menace d'un holocauste global, impatiemment attendu, et peut-être même délibérément précipité, par un grand nombre de croyants.

Les événements dans le monde sont aujourd'hui tels qu'ils ont été depuis très longtemps : les développements les plus violents et les plus menaçants sur la planète sont impulsés par des croyances dérivées des trois credos Abrahamiques. La pire haine à laquelle doive faire face l'humanité est, et a toujours été, la haine “sectaire”. Pourquoi ?

Une des explications est la suivante: la religion Abrahamique est l'expression suprême du patriarcat et le patriarcat, par définition, est un programme de contrôle par coercition psychologique cachée et par violence ouverte. Le patriarcat a été appelé la culture dominatrice ou la culture de domination. En débattant de ce terme dans un interview pour le magazine The Sun, Marshall Rosenberg associe intimement l'acte de domination au “rédemptionnisme”. Il utilise ce terme dans le contexte de la recherche conduite par Milton Rokeach :

Rosenberg : “L'expert en psychologie sociale, Milton Rokeach, réalisa certaines recherches sur les pratiquants religieux des sept religions majeures. Il observa des individus qui suivaient leur religion très assidument et les compara avec des individus de la même population qui n'avaient strictement aucune orientation religieuse. Il voulait découvrir lequel de ces deux groupes était le plus empreint de compassion. Les résultats furent identiques pour toutes les religions majeures: les non religieux faisaient preuve de plus de compassion.” (Beyond Good and Evil: Marshall Rosenberg On Creating a Nonviolent World. Dans le Sun, revue 326 de février 2003. Rosenberg est un auteur et il est le fondateur et directeur du Center for Nonviolent Communication).

Le journaliste du Sun remarque alors : “La notion selon laquelle nous sommes mauvais et nous devons devenir bons implique un jugement moraliste”. Rosenberg réplique: “Oh, un jugement étonnant ! Rokeach appelle ce groupe qui porte des jugements les Rédemptionnistes”.

Le jugement est un élément fondamental du programme rédemptionniste. Yahvé juge, le Christ juge, Allah juge. Tous les credos sont unanimes sur ce point. Il faut garder à l'esprit que “Vous êtes jugés par Dieu” est une affirmation humaine, prononcée par des hommes qui prétendent être des émissaires des divinités père/fils porteuses de jugements. Cette assertion selon laquelle Dieu nous juge caractérise la stratégie des religions Abrahamiques : un homme nous dit ce que Dieu veut de nous. Vraisemblablement, l'homme qui parle de cette façon a été auparavant “briefé” par Dieu. C'est un sujet de foi. La religion patriarcale exige que nous croyions les hommes qui parlent au nom de Dieu, et que nous les croyions sur parole, qui est la parole de Dieu. Et cohérente avec la violence intrinsèque au patriarcat, la parole de Dieu est tonitruante et menaçante. Dieu vous juge, donc vous devez faire ceci ou faire cela afin d'être bien jugé, d'obtenir des bons points, d'avoir votre âme sauvée par l'entité même qui menace de la condamner. La stratégie de la menace est très efficace dans l'établissement d'un programme de contrôle social.

"Il faut garder à l'esprit que “Vous êtes jugés par Dieu” est une affirmation humaine, prononcée par des hommes qui prétendent être des émissaires des divinités père/fils porteuses de jugements. Cette assertion selon laquelle Dieu nous juge caractérise la stratégie des religions Abrahamiques: un homme nous dit ce que Dieu veut de nous. Vraisemblablement, l'homme qui parle de cette façon a été auparavant “briefé” par Dieu."

Des millions de personnes se soumettent à cette tactique. Gardez à l'esprit, cependant, que la soumission est obtenue depuis un très jeune âge, lorsque le futur croyant est faible et impressionnable. La tactique est appliquée dans les familles, imposée aux enfants avant même qu'ils ne sachent parler et renforcée de moult façons. Aucun choix n'est impliqué dans l'adhésion à la croyance que Dieu récompense ceux qui obéissent à Ses règles telles qu'elles sont définies par des hommes tels que Jean-Paul II. Les enfants se voient imposer ces croyances avant même qu'ils ne puissent les remettre en question ou les réfuter. Et plus tard dans leur vie, l'insoumission s'avère presque impossible. Les dés sont jetés.

Walter Kaufmann proposa le terme “moralité de la prudence” pour définir cette sorte de comportement qui résulte des stratégies de menaces : les gens agissent gentiment les uns vis à vis des autres parce qu'il est prudent d'agir ainsi, parce que cela augmente leurs chances d'être sauvés et récompensés, plutôt que d'être damnés et punis. Dans The Faith of a Heretic, il fait l'observation selon laquelle “la notion d'une action accomplie pour elle-même est inconnue dans l'Ancien Testament”. Tout est fait avec prudence, comme un moyen vers une fin. La fin universelle, la finalité transcendante de faire le bien, est le salut éternel de celui qui réalise l'action. Cela demande de la foi pour agir moralement parce que l'action prudente assume que sa récompense se manifeste dans un autre monde, au travers de l'agence d'une puissance spirituelle invisible, dont l'existence est un objet de foi.

Kaufmann est un des rares auteurs qui ait le courage d'affirmer que la moralité est possible sans coercition, sans la politique des moralités de prudence. Cette conviction est considérée avec beaucoup de suspicion par les gens à la foi forte parce que les personnes religieuses considèrent que les personnes non religieuses sont, par définition, immorales. La croyance selon laquelle il n'existe pas de moralité en dehors du système religieux (ordres divins, récompense et punition de l'âme) est un exemple classique de l'effet de placebo : plus vous croyez que la moralité n'existe pas en dehors de la religion et plus puissante la religion devient dans votre vie. Kaufmann observerait qu'en adhérant à cette croyance, l'individu abandonne sa faculté de choix moral, enracinée dans la bonté innée de la nature humaine. Mais comme nous l'avons vu, la dynamique cachée de la foi rend presque impossible pour les croyants de percevoir ce qu'ils abandonnent à leur foi. Ou même de s'apercevoir qu'ils abandonnent quelque chose.

"La croyance selon laquelle il n'existe pas de moralité en dehors du système religieux (ordres divins, récompense et punition de l'âme) est un exemple classique de l'effet de placebo : plus vous croyez que la moralité n'existe pas en dehors de la religion et plus puissante la religion devient dans votre vie."

Dans le système d'extorsions de la religion patriarcale, l'action humaine ne possède aucune authenticité en dehors du cadre de référence de la rédemption ; la bonté humaine n'a pas de valeur si ce n'est comme d'un moyen vers une fin. Une action réalisée pour elle-même, pour le plaisir de voir quelqu'un en bénéficier et, qui plus est, pour le plaisir pur de l'accomplir, n'est pas interdite mais il est assumé que nous ne sommes pas capables d'accomplir une telle action si nous sommes laissés à nos inclinations innées. Pour agir moralement, nous devons aller à l'encontre de nos inclinations naturelles car elles ne nous conduiront jamais vers le bien. La croyance cachée dans cette vision de la nature humaine est que nous sommes fondamentalement corrompus. Par conséquent, la moralité de la prudence convient bien à ceux qui sont persuadés qu'ils sont corrompus. Ou pour mettre à jour un nouveau niveau de dissimulation, à qui on a fait croire qu'ils sont corrompus.

Les autorités patriarcales, telles que Jean Paul II, insistent sur le fait que nous avons besoin du Rédempteur parce que nous sommes corrompus. Mais n'est ce pas ce besoin du Rédempteur qui nous corrompt ?

Le complexe du rédempteur est le système de croyances qui pourvoit la base théologique du rédemptionnisme commune aux religions Abrahamiques. De nombreuses croyances s'entassent dans ce système mais deux d'entre elles sont primordiales et fondamentales : la croyance selon laquelle la souffrance du Rédempteur rachète le péché humain et la croyance selon laquelle le Rédempteur est un être surhumain et immortel. Le Rédempteur sert ainsi un double propos : il nous assure que notre souffrance est signifiante, ou bien qu'elle sera récompensée ou compensée, et il nous présente un idéal à suivre pour le monde. L'idéal (ou l'idole, si vous préférez) est surhumain et de donner crédit au modèle surhumain de l'humanité semble générer en retour un dopage considérable de la foi.

 

"Le complexe du rédempteur est le système de croyances qui pourvoit la base théologique du rédemptionnisme commune aux religions Abrahamiques. De nombreuses croyances s'entassent dans ce système mais deux d'entre elles sont primordiales et fondamentales : la croyance selon laquelle la souffrance du Rédempteur rachète le péché humain et la croyance selon laquelle le Rédempteur est un être surhumain et immortel."

Mais qu'est ce qui est productif et sain, en termes humains: de se montrer à la hauteur d'un idéal possible ou bien d'un idéal impossible (à savoir surhumain) ? Il est difficile pour ceux qui croient dans le complexe du rédempteur de formuler cette question. Pourquoi ? Parce que l'effet de placebo fonctionne avec un retour sur investissement incroyable avec le modèle surhumain: donnez lui de la puissance et vous obtiendrez, ou semblerez obtenir, beaucoup plus, à savoir un énorme retour. La croyance selon laquelle la souffrance humaine est d'une quelconque façon connectée à la souffrance d'un être divin est probablement le placebo le plus puissant connu de l'humanité. Mais si l'analyse ci-dessus de la dynamique de la foi est correcte, que faut-il abandonner pour obtenir ce type de retour ?

Et si l'adoption d'un modèle surhumain d'humanité exigeait l'abandon intérieur de notre humanité ? C'est sans doute aussi simple que cela et c'est une terrible vérité.

Les foules sont rassemblées à Rome pour honorer la vie d'un modèle de rôle pour l'humanité, certes, mais il se peut qu'elles soient aussi là parce qu'elles ont abandonné quelque chose de profond dans leur propre humanité et le vide douloureux, ainsi généré, agit à l'image d'un vortex inversé qui les aspire dans la vague collective de l'expérience. La foi peut nous récompenser généreusement pour ce qu'elle nous dérobe au travers de notre dynamique d'auto-illusion.

Cela semble-t-il arrogant de suggérer que les millions qui sont profondément émus par la mort du pape s'illusionnent eux-mêmes quant à leurs croyances religieuses ? Cela l'est peut-être mais cette suggestion n'est pas unique à l'auteur. Il y a presque deux mille ans, des êtres humains de l'ancien monde, qui étaient les témoins de l'émergence du complexe du rédempteur, étaient profondément critiques vis à vis de ce qu'ils voyaient et profondément inquiets quant aux conséquences que le système de croyances rédemptionnistes aurait sur l'humanité.

“Ceux qui entrent en collusion avec les autorités (du système rédemptionniste) en deviendront les prisonniers, en raison de leur manque de perception. Sur les ingénus, les bons et les purs parmi vous, les autorités imposeront un fardeau d'esclavage et pour ceux qui attendent que le Christ les restaure. Et ils loueront ceux qui promeuvent la propagation du mensonge... Ils s'accrocheront au nom d'un simple homme mort, Jésus, en pensant qu'ils deviendront purs. Ils seront grandement profanés et sombreront au nom de l'erreur et sous le pouvoir d'agents rusés et maléfiques et de dogmes divers, ils seront perversement subjugués” (Apocalypse de Pierre, VII, 3.74. Codex de Nag Hammadi).

Les personnes qui analysaient de cette manière la religion émergente du Christianisme et son précédent Juif, la religion Abrahamique de la Torah, étaient appelés gnostokoi “ceux qui savent au sujet des choses divines”. Ils furent prononcés hérétiques, persécutés et exilés et, dans certains cas, assassinés par les convertis à la nouvelle religion, forts de son message d'amour divin, de paix et de tolérance (si l'on croit vraiment que c'était son message).

 

La Protestation Gnostique

Hérésie dérive d'un terme Grec signifiant “capable de choisir”. Un hérétique est “celui ou celle qui embrasse l'hérésie” mais l'hérésie n'est pas un système pré-établi de doctrines comparables aux doctrines orthodoxes auxquelles elle s'oppose. L'hérésie est une voie alternative d'analyser des problématiques qui sont définies, une fois pour toutes, dans des croyances incontestées et dans des propositions dogmatiques et doctrinales qui sont mises en avant, comme la vérité unique, par des groupes ou des institutions auto-proclamés. Dans tous les cas d'extorsion religieuse patristique, la tradition d'orthodoxie repose sur une histoire, une narration sacrée qui conte comment certains hommes, dans une époque et un contexte spécifiques, reçurent des instructions du Dieu Créateur. Tout ce qui ne s'intègre pas à cette histoire est condamné comme hérésie. En 425 EC, l'hérésie fut déclarée par les autorités Romaines comme un crime punissable de mort. Cette loi n'a jamais été abrogée.

Mais les Gnostiques, comme ces hérétiques sont ainsi appelés de nos jours, foncèrent tête baissée à l'encontre de l'autorité spirituelle mâle. Ils s'opposèrent au patriarcat sur son front le plus avancé, la stratégie de contrôle spirituel du rédemptionnisme. Ils protestèrent que ce n'était pas un message de vérité divine mais bien plutôt une illusion pathologique d'auto-consolation de l'âme humaine et le prétexte pour une idéologie politique violente.

La religion Chrétienne est associée avec l'amour fraternel, le pardon et des actes d'altruisme. Les Gnostiques ne protestèrent contre aucun de ces attributs mais il était clair pour eux que les Chrétiens ne possédaient pas le monopole dans ce domaine. C'était le complexe du rédempteur qu'ils rejetaient spécifiquement, un système théologique qu'ils étaient hautement qualifiés, en tant que spécialistes de matières religieuses, pour analyser et réfuter.

Le Christianisme est une religion suivie par des milliards de gens mais rarement choisie par quiconque. On pourrait en dire autant du Judaïsme et de l'Islam, les deux autres religions d'envergure mondiale dérivées du culte Abrahamique des anciens Hébreux. Ceux qui appartiennent à ces credos ne les ont adoptés que rarement par choix personnel. Une fois qu'ils ont rejoint le troupeau des fidèles, on ne leur laisse que peu de liberté pour considérer le choix de regarder dans une autre direction. Presque sans exception, la conversion se produit sous une pression psychologique considérable et par des persuasions de masses. Cela requiert souvent la démence collective de 60 000 personnes dans un stade de football pour l'induire. Les cas de conversion individuelle, par le biais d'expériences visionnaires, sont extrêmement rares et tendent à produire des quasi-hérétiques, tels que Thérèse d'Avila, qui menacent l'autorité et qui font éclater les institutions en factions. Ceux qui reçoivent leurs convictions par le canal de la famille, de la culture et de la race restent ardemment attachés à leur foi parce qu'elle leur confère une identité et une solidarité et parce qu'on ne leur présente aucune autre alternative viable.

L'adoption de croyances religieuses se produit sans une quête critique de la vérité mais les croyances qui sont ainsi adoptées en viennent à être considérées comme absolument véridiques.

 

Le Mal et l'Ignorance

Si je me mélangeais à ces foules et que je leur faisais partager mes pensées, les jeunes braves Polonais, qui ont passé trente heures dans le train pour rendre leurs derniers hommages au Saint Père, ne me jugeraient pas pour mes visions hérétiques, ou du moins ils ne me laisseraient pas voir qu'ils le font. Je suis certain qu'ils trouveraient difficile d'admettre qu'ils sont en situation de me juger ou de se juger... Ils argumenteraient peut-être que “non, nous ne jugeons pas, nous ne pouvons pas. C'est Dieu seul qui juge”. Mais tout cela n'est encore que de l'illusion qui s'auto-perpétue. Ces jeunes gens plein de vie sont condamnés à juger en fonction de leur croyance en leur propre corruption, leur “état déchu” en termes théologiques. En Pologne, une éducation stricte Catholique est la norme obligatoire à partir de l'âge de trois ans. Avant de pouvoir à peine parler, ils se sont jugés sous la coercition de croyances qui leur sont imposées et qu'ils considèrent maintenant comme leurs convictions les plus chères.

Le patriarcat doit corrompre tout d'abord ceux qu'il prétend sauver au travers du complexe du rédempteur parce qu'une personne non corrompue rejetterait immédiatement, et instinctivement, la notion de rédemption.

Comme tous les autres adhérents aux croyances Rédemptionnistes, les jeunes Polonais étaient convaincus que leurs croyances étaient véridiques mais non pas parce qu'ils découvrirent la vérité en eux par un acte de recherche et de questionnement, et embrassèrent ensuite la vérité ainsi découverte. Ayant reçu leurs croyances sous coercition et sans liberté de choix, ils en vinrent à les considérer comme véridiques après le fait accompli. Ils embrassent le Christianisme, certes, avec toute la passion innocente de leur coeur, mais ils ne l'ont pas choisi. Imaginez ô combien humiliant et terrible ce serait pour eux de réaliser que les croyances qu'ils chérissent tant sont fausses, illusoires et pathologiques.

Et pourtant, la chose la plus libératrice qui pourrait leur arriver, peut-être, serait de prendre conscience qu'ils ne croient pas vraiment, après tout, ce qu'on leur a dit de croire. La force de leur foi dépend de l'ignorance, de leur non connaissance quant à la voie d'acquisition de leur foi. La force ne réside pas dans la foi même, mais c'est ce qui semble. C'est la trahison intrinsèque de la foi.

Les Gnostiques enseignaient que “l'ignorance est la mère de tous les maux”. Selon les enseignements hérétiques de l'Evangile de Philippe :

“Tant que la racine du mal est cachée, elle reste forte. Mais lorsqu'elle est reconnue, elle se dissout. Lorsqu'elle est révélée, elle périt... Quant à nous-mêmes, que chacun de nous creuse en quête de la racine du mal et que chacun de nous l'arrache de notre coeur, en la saisissant à la base. Si nous la reconnaissons, nous pourrons la déraciner. Mais lorsque nous en sommes ignorants, elle prend racine en nous et produit ses fruits en nos coeurs. Elle nous maîtrise. Nous en sommes les esclaves. Elle nous rend captifs pour nous faire faire ce que nous ne voulons pas et ce que nous ne voulons pas faire, elle nous le fait faire. Mais sa puissance ne prévaut que tant que nous ne la reconnaissons pas”.

Les Gnostiques étaient des humanistes transcendantaux qui étaient convaincus que le mal n'est pas un péché, que ce n'est pas un échec en nous, un vice inné, mais la corruption de notre potentiel divin de connaître, de faire preuve de discrimination et de choisir. Le mal c'est nous qui le créons tout comme le patriarcat est un programme que nous avons créé. Mais nous faisons le mal en raison de notre ignorance et non pas à cause d'une impulsion innée à le faire. C'est du moins ce que les Gnostiques enseignaient. Et c'est ce que la plupart des Païens de l'ancien monde croyaient.

Ignorer comment nous acquérons la foi est un acte terrible d'abdication qui annihile notre humanité alors même que la foi que nous embrassons semble la renforcer et l'amplifier. De nouveau l'effet de placebo. La tyrannie de la foi est pire lorsqu'elle nous enchaîne à cela, l'acte ultime d'auto-trahison.

 

Déni d'Imagination

Depuis que le faux-converti, l'empereur Constantin, décréta le Christianisme la religion d'état, le patriarcat a utilisé le complexe du rédempteur pour établir le contrôle et la répression. La faculté de l'imagination est parmi les choses qu'il réprime le plus farouchement. Theodore Roszak a souligné que le système rédemptionniste de la foi Chrétienne favorise l'histoire au détriment du mythe et, ce faisant, soutient la répression de l'imagination humaine. Dans Où finit le désert ?, il dit “il se manifesta, de par l'émergence du Christianisme, une profonde transformation de la conscience qui a sévèrement endommagé les facultés mythopoétiques de l'humanité”. L'image d'une divinité mâle suprême est profondément conflictuelle dans notre espèce mais elle va à la domination patriarcale comme un gant. On doit se demander si l'idéologie fasciste Romaine émergea avec le rédemptionnisme - un mariage de convenance à un moment précis de l'histoire - ou bien si les deux systèmes ne furent pas faits l'un pour l'autre, dès les origines.

Ce qui résulte de la répression de l'imagination humaine, c'est une épidémie de prétentions et de faux-semblants. Les manifestations de cette pathologie sont répandues dans notre culture globale - les media, les loisirs, l'évasion de la réalité via l'internet et une pléthore d'autres vecteurs. Le pouvoir de l'imagination ne peut pas être entièrement réprimé et il se manifeste donc sous des aspects grotesques. En matière d'imagination religieuse, l'image d'un homme crucifié devient l'emblème de l'amour divin. N'est ce pas une déviation grotesque ?

Toutes les images se rapportant aux funérailles du Pape mettent en scène des hommes, des hommes et encore des hommes. En cohérence avec l'utilisation patriarcale de la théologie de la rédemption, la division des sexes est constamment et vigoureusement renforcée. On permet aux croyants d'imaginer que le Pape Jean Paul II était le Saint Père. Mais qu'en est-il de la Sainte Mère? Où est-elle? Comment peut-on l'imaginer ?

Réponse : c'est la Vierge Marie, évidemment.

D'accord, mais où se trouve sa contre-partie humaine ?

Réponse : elle n'en a pas.

Donc, le Saint Père est là, un homme sur terre mais la Sainte Mère n'est pas du tout représentée par une femme sur terre ?

Réponse : c'est exact ? C'est ce que l'on nous a dit d'imaginer.

Mais il y a une explication du pourquoi la Sainte Mère n'est pas incarnée dans la chair. Cela concerne une histoire quant à la division du pouvoir entre les sexes. Il y a longtemps, très longtemps, bien avant que le patriarcat ne fût inventé, il existait une coutume appelée hieros gamos, l'union sacrée, un rituel accompli par une femme et un homme, un homme qui serait roi et une prêtresse de la Déesse Terre. C'est une longue histoire et cela requiert de l'imagination de la suivre...

Serait-il possible d'attirer l'attention des foules vis à vis de cette histoire ? C'est, après tout, une histoire sacrée concernant un acte sacré. Néanmoins, l'image d'une “union sacrée” entre une femme et un homme, qui sont des partenaires à égalité, ne peut pas atteindre l'imagination qui a été subjuguée maintenant depuis presque 2000 années, par l'image d'un homme seul, ensanglanté et tourmenté, crucifié sur une croix. L'image de la souffrance divine qui rachète les péchés du monde est telle un stigmate aveuglant et brûlant qui marque au fer rouge l'imagination humaine. C'est ce que Roszak voulait dire quand il disait que le complexe du rédempteur a sévèrement endommagé nos facultés mythopoétiques.

Le Saint Père, Jean Paul II, consacra sa vie à soulager les souffrances d'autrui. Et bien peut-être. Mais sans doute qu'il n'est pas nécessaire d'être le Saint-Père, ou même un Catholique, ou même une personne à la foi religieuse, pour se consacrer à une telle mission. (Rokeah découvrit que les personnes non religieuses font montre de beaucoup plus de compassion). Mais même s'il a agi de cette façon, il le fit en tant que chef d'une institution qui a infligé, et continue d'infliger, d'énormes souffrances sur le monde, au travers à la fois de son idéologie et des impératifs sociaux, sans même mentionner ses alliances financières et politiques. Une institution qui rejette les femmes, un rejet qui remonte à la répression de la Déesse, le rejet du hieros gamos, un rituel d'harmonisation des genres qui garantissait à la société la qualité morale de l'homme qui serait le roi.

 

Liberté Religieuse

Les hérétiques Gnostiques ont été comparés aux Romantiques du mouvement Européen, des visionnaires qui en appelaient à l'expérience religieuse sans règles, sans doctrines, sans prêtres et sans institutions. Dans un ouvrage au sujet des attitudes Romantiques, The Vision of Voyage, Robert Combs écrivit :

“Les croyances non questionnées constituent les autorités réelles de la culture. Par conséquent, lorsqu'un individu peut exprimer ce qui est indéniablement réel pour lui sans invoquer une autorité au-delà de sa propre expérience, il transcende de ce fait les systèmes de croyances de sa culture.”

Neil Evernden qui cite Combs dans son ouvrage The Natural Alien dit que les Romantiques “défièrent non seulement les croyances conventionnelles mais le processus même de formuler des croyances”. Il suggère que si nous étions capables de réaliser ce que les Romantiques proposèrent, nous pourrions vivre des expériences religieuses profondes et authentiques “sans les traduire dans les abstractions du paradigme social dominant”. Cela serait la vrai liberté religieuse : non pas d'adhérer à la foi que l'on se choisit mais de vivre des expériences religieuses sans le cadre de référence d'un foi institutionnelle quelconque.

Je propose que la définition ci-dessus- la foi est la puissance investie dans des croyances non questionnées - et dérivée des croyances non questionnées - est valide et qu'elle peut être utilisée lors de débats ouverts et honnêtes quant à la nature réelle de la religion rédemptionniste et quant à ce qu'elle fait réellement aux êtres humains, par contraste avec ce que les croyants croient qu'elle fasse ou aiment prétendre qu'elle fasse. Dès qu'elle commence à être remise en question et à être sujette au doute, la foi s'affaiblit immédiatement et bientôt cela ne vaut plus la peine de l'appeler ainsi. Elle a été mise en péril. Pour rester efficace, elle ne peut être remise en question. La plus pure des fois ne remet pas en question les croyances qui sont embrassées par les fidèles. Le Coran s'ouvre avec les mots: “Ce livre ne peut être sujet au doute”. Il existe plus d'un milliard de Musulmans fidèles de par le monde et il ne faut pas se demander pourquoi. Si leur foi est fondée sur un document qui exige de ne pas être contesté avant même de lire une seule ligne, alors la foi des adhérents est garantie. N'est-ce pas ?

La double dissimulation de l'effet placebo ne doit pas être analysée ou exposée au risque que la foi soit déracinée, que l'ignorance qui la rend possible se dissolve et que le tissu de mensonges qui embellit la foi se désintègre.

Mais cela ne va pas se passer de la sorte aussi facilement. Argumenter contre la foi, c'est comme d'utiliser un pistolet à eau contre un missile de croisière. La religion est une arme intelligente, l'arme la plus antique et la plus efficace dans tout l'arsenal de la culture de domination.

Rosenberg. “Regardez comment les familles sont structurées: les parents affirment savoir ce qui est vrai et établissent les règles au bénéfice de chacun. Regardez nos écoles. Regardez nos lieux de travail. Regardez notre gouvernement, notre religion. A tous les niveaux, vous avez des autorités qui imposent leur volonté à d'autres personnes, en affirmant que c'est pour le bien-être d'autrui. Ils utilisent la récompense et la punition en tant que stratégie de base pour obtenir ce qu'ils veulent. C'est ce que j'appelle une culture de la domination.”

Mais même si c'est comme cela et même en religion, si la domination est la règle de l'ordre, avec toutes les bonnes choses que les gens retirent de la foi religieuse, comment quelqu'un de sensé peut-il la critiquer ?

En réfléchissant sur les foules rassemblées à Rome, je n'ai pas l'intention de nier, de mépriser ou de déprécier l'expérience des gens mais je voudrais souligner que ces masses vivent l'expérience qu'on leur a dit de vivre, fondée sur ce qu'on leur a dit de croire sans remettre en question leurs croyances et sans se demander comment ces croyances ont été acquises, et d'où et pourquoi. De façon paradoxale, en contestant l'objet de leur foi, je suis sans doute plus de leur côté que ce qu'ils peuvent imaginer. Pour parler comme un Gnostique (ou comme Laing, gnostiquement inspiré, qui fit cette observation il y a des années), je souhaiterais avertir ces masses que leur faculté de vivre leurs propres expériences peut être détruite. C'est précisément comment la domination atteint ses fins: en nous aliénant de nos ressources les plus profondes, notre héritage spirituel précieux, le potentiel humain. Et je proposerai que la critique de la théologie de la rédemption formulée par les Gnostiques est saine et valide sur trois points :

Premièrement, il est valide d'observer que les gens ignorent comment ils acquièrent leurs croyances.

Secondement, il est valide d'observer que la glorification de la souffrance enchâssée dans le complexe du rédempteur est la légitimation par le patriarcat de la souffrance qu'il inflige. En d'autres mots, l'idéologie de la rédemption est le prétexte à l'oeuvre pour l'établissement et le maintien de la collusion victime-perpétrateur.

Troisièmement, et ce qui est sans doute le point le plus décisif, il est valide d'assumer que tout le bien réalisé au nom de la religion aurait tout aussi bien pu avoir été accompli sans l'aide de la religion - mais seulement si nous postulons que la nature humaine est intrinsèquement bonne. C'est la condition sine qua non. Si nous ne sommes pas convaincus que les êtres humains, laissés à leurs inclinations les plus profondes, vont agir avec compassion et gentillesse, alors cela vaut la peine de considérer si notre vision de l'humanité n'a pas été corrompue par le stratagème patriarcal suprême, la ruse de la rédemption. La foi dans l'humanité ne requiert pas de rédempteur alors que la foi en une humanité corrompue en requiert un. C'est le piège spirituel que les Gnostiques souhaitaient dévoiler et c'est pour cela qu'ils furent anéantis.

S'il était possible d'admettre que la corruption de l'humanité soit un jugement qui procède d'humains corrompus et serve un programme insidieux de contrôle social et spirituel, qui n'a rien à voir avec une expérience religieuse authentique, alors le règne des patriarches pourrait peut-être expirer, après tout.

Ce n'est pas la mort d'un patriarche qu'il nous faut célébrer sur cette planète tourmentée, mais la mort même du patriarcat.

 

John Lash. 8 avril 2005 
Traduction de Dominique Guillet.
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vendredi 16 novembre 2018

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