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La Réalité du Dieu Loki

La Réalité du Dieu Loki

LE DIEU LOKI…


Le Dieu Loki de la mythologie germano-nordique est une figure divine aux caractéristiques très complexes. Il a été à tort comparé au diable des fables chrétiennes. Ni le profil de Loki, ni le fond même de ce qu’il représente, ne sont identifiables au Satan judéo-chrétien. Certaines similitudes sont trompeuses, car il faut rappeler encore une fois que le mal absolu est un concept inconnu de nos ancêtres païens. Cet absolutisme « Bien-Mal » est né avec le monothéisme dans les déserts du moyen orient, il était donc complètement étranger aux différentes traditions païennes d’Europe. Il existe un mot anglais qui définit bien Loki, c’est celui de « trickster », mot qui pourrait se traduire par « farceur, arnaqueur, escroc ». Même s’il est très différent d’eux, Loki fait partie de la famille des Dieux Ases. Cette intégration complète à la famille des Dieux, est la preuve que Loki était perçu comme un mal nécessaire. Il reflète la nature de toutes choses qui intègre toujours deux aspects conjoints : un côté obscur et un côté lumineux. L’un ne va jamais sans l’autre, les deux vont toujours main dans la main dans la grande loi cosmique des cycles. Sans la nuit, il n’y aurait pas de jour, sans automne il n’y aurait pas de printemps, … 

Pour présenter le Dieu Loki, voici une très bonne citation de Georges Dumézil qui, dans une sorte de fiche technique du Dieu, présente de manière résumée et très exacte les différents aspects de Loki. Voici ce texte tiré de son excellent livre intitulé justement « Loki » :

« Loki est compté avec les Ases sans en être exactement ; il vit avec eux et il est dit à l’occasion « l’Ase qui s’appelle Loki », « l’Ase malin », etc. Compagnon de Odin dans ses voyages, aussi bien que de Thórr dans ses expéditions, il jouit d’une réputation justifiée d’ingéniosité et en général, spontanément ou sur réquisition, il met cette ingéniosité au service des siens qui, sans lui, seraient bien embarrassés. En particulier, jamais il ne sert un Géant de gaîté de cœur, ni jusqu’au bout. Mais bien des traits font de lui un Ase tout à fait à part. 

Non seulement il est, physiquement de petite taille, mais son parentage ne le relie à aucun des Ases ; de Odin il n’est que le frère de serment; de son père, de sa mère, de ses frères, nous ne savons que les noms qui, malgré l’obscurité de la plupart, signale une famille singulière et son père est qualifié de Géant. Il est traité par les autres Ases comme un inférieur, qu’on utilise, qu’on fait pirouetter, qu’on menace. Il reçoit et accepte les rôles de messager, d’éclaireur, de suivant, de tranche-viande, et aussi de bouffon. 

Il surgit à point nommé, à l’endroit voulu, et il a un grand art de s’échapper, de filer. Il a des rapports particuliers avec le monde d’en bas, avec le dessous de la terre. Il a, dans la montagne, une mystérieuse maison-observatoire. Il a aussi des rapports avec le feu. Seul des Ases, il a un don inquiétant de métamorphoses animales (mouche, phoque, jument, saumon,…) et met au monde des êtres étranges, généralement redoutables aux Dieux (le loup Fenrir, le Grand Serpent Nidhogg, la Déesse de Helheimr, Hel; et aussi le cheval de Odin, Sleipnir). Il a un penchant particulier pour les métamorphoses en femme ou en femelle, avec leurs conséquences physiologiques. 

Il est ingénieux, inventif, mais il ne voit pas loin : tout à l’impulsion ou à l’imagination ou à la passion du moment, il est surpris par les suites de ses actes, qu’il tâche aussitôt de réparer. Il est outrecuidant et vantard.

Il a une curiosité insatiable, curiosité d’observateur, de questionneur et aussi d’explorateur; il est à l’affût des nouvelles, et indiscret. Il circule plus facilement et plus volontiers que les autres Ases : il est le principal usager du plumage de Freyja et il a des bottes qui lui permettent de courir dans l’air et dans l’eau. C’est lui, parfois, qui entraîne Thórr chez les Géants par des routes qu’il a d’abord reconnues seul.

Il est foncièrement amoral. Il n’a aucun sentiment de sa dignité, il n’a pas de tenue et il ne comprend pas la dignité des autres. Il se met dans des postures ou des situations ridicules. Pour se tirer d’un mauvais pas, il trahit les siens, conduisant Thórr chez Geirrodr, livrant Idunn et ses pommes à Thjazi, gâtant le marteau de Thórr. Aussi est-il sans cesse suspect aux Ases, qui le font marcher en le menaçant du supplice. 

Il est mauvaise langue, injurieux, il apporte tumulte et querelle, il dénonce. Il est menteur, non seulement pour se sauver ou sauver les Ases (plusieurs de ses plans sont alors à base de tromperie), mais pour le plaisir. Il est pervers et ne résiste pas à l’idée de méchantes farces. Il est mauvais joueur, déloyal dans les concours. Tout cela finit dramatiquement: chez Aegir, ou contre Balder, il se durcit, il fait le mal gratuitement, impitoyablement, jusqu’au bout - sans s’occuper des fâcheuses répercussions que cela aura sur lui. Il n’est plus alors qu’un bandit traqué, haineux, qui déploie des trésors d’ingéniosité mais qui n’échappe pas au supplice. Dès lors il attend la fin du monde, où il satisfera sa haine en participant en bonne place à la mobilisation générale des forces. »

 

Un des rares textes anciens à son sujet :

LOKKA TÁTTUR
Ce texte est une ballade qui prend ses racines dans le lointain passé païen des peuples scandinaves. Cette ballade fut depuis le moyen âge chantée et transmise, pour être finalement recueillie au 19è siècle. Un détail intéressant et révélateur est qu’en plein 19è siècle, la ballade Lokka Táttur était encore formellement interdite sous peine de punition, le motif étant bien-sûr qu’elle avait un caractère ouvertement païen. Le christianisme toujours aussi « tolérant » envers le paganisme, montre encore une fois son vrai visage… Voici donc ce résumé présentant un grand nombre d’éléments symboliques où l’on pourra constater toute l’ingéniosité du Dieu Loki :
« Un paysan joue contre un géant et perd ; le géant réclame son fils, à moins qu’il ne réussisse à le cacher. Il invoque d’abord Ódinn, qui cache le garçon dans un grain d’orge, - où le géant le découvre. Il invoque ensuite Hoenir, qui cache le garçon dans une plume de cygne, - où il est à nouveau découvert. Il invoque enfin Lokki. Celui-ci dit au paysan de construire un hangar à bateau avec une large ouverture et de fixer, dans cette ouverture, un pieu de fer. Cependant Lokki emmène le garçon en mer, pêche une grosse barbue, place le garçon dans un des œufs du poisson, le relâche et revient à la côte. Il y trouve le géant qui se dispose, lui aussi, à aller pêcher. Il se fait agréer comme rameur. Ils arrivent au lieu de pêche, le géant amène la barbue au bout de sa ligne et commence à compter les œufs. Un petit œuf se détache, - celui du garçon. Lokki l’appelle et le fait asseoir derrière lui, de manière à le cacher, lui recommandant de sauter bien légèrement à terre. Le géant ramène la barque à la côte et le garçon saute en effet si légèrement que ses pas ne marquent pas sur le sable. Au contraire, le géant avance si lourdement qu’il s’enfonce jusqu’au genou. Le garçon court dans le hangar à bateau, le géant le poursuit, et se casse le front sur le pieu de fer. Lokki se précipite, lui arrache une jambe, mais celle-ci se recolle toute seule. Alors il lui coupe l’autre et met un morceau de bois entre les deux tronçons. Puis il conduit le garçon à ses parents en disant: -J’ai tenu ma parole, le géant a perdu la vie¬ ».

Le contrat avec Loki est mené à terme grâce à toute sa ruse. L’aspect de Loki tel que nous le découvrons avec la ballade Lokka Táttur est plutôt positif. Il démontre en fait de très bonne manière le double aspect du Dieu, car il peut être bon et mauvais à la fois. Toute son ingéniosité est ici mise au service d’une bonne cause car il s‘agit d’aider des paysans afin qu’ils puissent sauver leur fils. D’un autre côté, le paysan s’était rendu coupable en perdant au jeu, et en cela Loki le conforte dans une rupture du contrat qu’impliquent les règles du jeu. Il faut se souvenir ici que dans les sociétés païennes, une rupture de contrat était vue comme une trahison. Ce double aspect de Loki démontre bien que le bien absolu ou le mal absolu n’existent pas et que tout est toujours relatif.


Hathuwolf Harson

Source:
"Loki", Georges Dumézil

Symbolisme du Cygne
Ouroboros, la Tradition Secrète (partie 16)

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Invité
jeudi 15 novembre 2018

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