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Belladonna Johnson parle avec les morts, de Helen Stringer

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AngeAdmin lundi 2 mai 2016 13:37


Résumé :

Tout le monde croit que Belladonna est folle parce qu'elle parle toute seule.

En réalité, son talent est bien plus embarrassant. Elle voit et parle avec les morts. En toute amitié. Jusqu'au jour où les fantômes disparaissent un à un. Belladonna soupçonne aussitôt un coup des forces obscures. Seul Steve, le pire cancre de l'école, la croit.

Ce duo improbable se trouve embarqué dans une dangereuse aventure.

Le côté obscur n'a plus qu'à bien se tenir...


L'auteur :

Helen Stringer est née à Liverpool, Angleterre. Elle vit actuellement à Los Angeles où elle a travaillé dans l'industrie du cinéma, gagnant différents prix. Belladonna Johnson parle avec les morts est son premier roman.




Mon avis :

A découvrir absolument, Belladonna est une jeune fille attachante, à qui beaucoup de responsabilité pèsent sur ses épaules... A 12 ans, son don générationnel prend toute son ampleur lorsque les fantômes commencent à disparaître.. Cela semble naturel un fantôme qui disparaît, hein ? Eh bien non ! D'ailleurs elle vit très bien avec ses parents... morts. Que se passera-t-il s'ils s'en vont définitivement ?

Plusieurs thèmes en fond dans cette histoire fantastique...

Un ouvrage très bien écrit, avec un vocabulaire riche, je me suis régalée. Si riche que je le mentionne, cela se perd dans les ouvrages ados-jeunes adultes.


Le début :

« 1

Un bébé disparaît


C'était mercredi. Le jour de la semaine où on a l'impression que vendredi ne viendra jamais. Et il faisait froid. Pas assez pour qu'il neige, mais un froid d'automne, lumineux et mordant, avec un vent glacé qui annonçait l'hiver. Bref, un jour à ne pas mettre le nez dehors. Un jour à rester bien au chaud, roulée en boule sur le canapé avec une tasse de chocolat fumant.

Seulement, comme on était mercredi, Belladonna Johnson n'était pas roulée en boule sur le canapé, justement. Elle se rendait à pied à l'école, son vieux sac à dos rose à l'épaule, un manteau à capuche bordée de fausse fourrure tristounette hérissée par les brumes matinales, et les yeux rivés au trottoir.

Arrivée au bout de la rue, elle fit halte et leva la tête. Ses cheveux pendaient comme deux rideaux mous de chaque côté de son visage et ses yeux bleu foncé coulaient de temps en temps un regard entre deux mèches, furtif comme celui d'une bête sauvage tapie dans le sous-bois.

« Ils » étaient déjà là. Alignés devant l'école en attendant le car. Et apparemment, ça les amusait.

Belladonna hésita une seconde, puis poursuivit son chemin en traînant les pieds, les yeux toujours baissés. Elle avait horreur des excursions. Des cars miteux où on les entassait, des cris et des rires de ses camarades de classe, des polycopiés agrafés qu'il fallait remplir après. Pour couronner le tout, on ne savait jamais sur qui – ou sur quoi – on allait tomber.

Évidemment, ça n'avait pas toujours été le cas. À une époque, elle raisonnait comme n'importe qui : toutes les occasions de manquer la classe étaient bonnes. Même au semestre précédent, le jour où, croyant aller visiter la fabrique de biscuits Robinson, ils s'étaient retrouvés chez Dennisson, une usine où l'on assemblait des ordinateurs ; un bâtiment tout gris, des tas de salles immaculées, hermétiquement closes, et des rangées d'hommes et de femmes qui travaillaient à la chaîne. (Tous les élèves aimaient se servir d'un ordinateur, mais regarder des gens les fabriquer d'un air accablé, ça n'avait rien de très intéressant.) Cette fois, l'excursion avait indubitablement pour but le château d'Arkbath. Elle était organisée par Watson, le prof d'histoire, qui n'était pas du tout du genre à faire de la publicité mensongère.

Et ça, ce n'était pas une bonne nouvelle.

[…]

 - Naturellement, nous nous trouvons à présent dans la chambre hantée, entonna le gros guide.

Les élèves cessèrent aussitôt de fureter ça et là et tendirent l'oreille.

 - Nous sommes en 1632. Lady Mary attend ici même avec son bébé que son bon à rien de mari rentre au château, en espérant qu'il n'ait pas perdu ce dernier au jeu..

Les gamins étaient suspendus à ses lèvres. Il aimait tout particulièrement ce moment.

 - Pour finir, après deux jours à faire la noce en ville, le voilà qui surgit sur son cheval derrière ce bouquet d'arbres, là-bas...

Tous les élèves regardèrent par la fenêtre. Adossé à la porte, Watson leva les yeux au ciel.

 - Lady Mary devine ce qui s'est passé et, ne supportant pas l'idée d'être précipitée dans la misère...

Un silence, le temps de faire son petit effet. Vingt-huit paires d'yeux s'arrondissaient de seconde en seconde.

 - … elle jette le bébé dans les douves et saute par la fenêtre à son tour. Depuis, on prétend que...

Nouvelle pause théâtrale. Puis il reprit un ton plus bas, au point qu'on distinguait à peine ses paroles :

 - On prétend qu'aujourd'hui encore elle hante cette chambre ; assise à la fenêtre, elle berce son enfant... en attendant le retour de son époux.

Silence. Tout le monde se tourna vers le berceau.

Le guide se redressa en souriant.

 - Bien. Et maintenant, allons visiter le grand hall. Suivez-moi.

Il fendit allègrement la petite troupe et repassa la porte.

Watson reprit alors ses esprits.

 - Allez, fit-il, prosaïque. Ce n'est qu'une légende. Aucun rapport avec la vérité historique. On laisse cette fenêtre tranquille, maintenant.

Gloussements penauds, coups de coude et interjections diverses : on feignait de croire que tout ça, c'étaient des âneries, et que personne n'était dupe. Watson fit sortir ses élèves et suivit le guide.

Belladonna se rendit compte après coup qu'ils étaient tous partis. Elle était restée postée à la fenêtre, à contempler les douves asséchées depuis de longues années. Elle fit volte-face, et voyant qu'elle était toute seule, se dirigea vivement vers la porte.

Trop tard.

 - Ça ne s'est pas passé comme ça, vous savez.

Une voix ni fâchée ni outrée ; factuelle.

 - Le bébé n'était plus là depuis des mois. Le croup l'avait emporté.

Belladonna se retourna sans hâte.

Là, devant la fenêtre, se tenait une jeune femme en robe de velours foncé semée de perles, égayée d'une large ceinture rouge et d'un grand col en dentelle. Elle avait un cou de cygne, un beau visage ovale et une masse d'anglaises blondes très brillantes.

 - Et franchement, comment voulez-vous qu'une personne de taille adulte se jette par une fenêtre aussi petite ?

Belladonna hocha lentement la tête.

 - C'est vrai qu'elle n'est pas large.

 - Bien dit, approuva Lady Mary en souriant. Voilà une jeune personne sensée.

 - Merci, répondit Belladonna en regardant ses souliers.

Un silence gêné.

 - Ah, je vois ! dit tout à coup Lady Mary. Tout ceci est nouveau pour vous ?

La jeune fille fit signe que oui et releva la tête. Lady Mary s'était retournée vers la fenêtre. Quand elle reporta son regard sur Belladonna, elle paraissait troublée.

 - Le problème, dit-elle, c'est que William a disparu.

Belladonna la dévisagea sans comprendre. Agacée, l'autre désigna le berceau.

 - William, répéta-t-elle. Le bébé. Il a disparu avant-hier.

Belladonna acquiesça d'un air qui se voulait entendu, sagace ; elle ne voyait vraiment pas où Lady Mary souhaitait en venir. Cette dernière secoua impatiemment la tête en faisant danser ses anglaises XVIIe.

 - Écoutez, dites-le simplement à l'Enchanteresse. Elle saura bien quoi faire.

Belladonna ne s'attendait pas à ça. D'ailleurs, à quoi s'attendait-elle ? Elle n'eut guère le temps d'y réfléchir car le bonhomme dodu apparut tout à coup sur le seuil.

 - Dis donc, toi ! Tout le monde t'attend en bas.

Belladonna se tourna vers Lady Mary qui, d'une main fine et blanche, lui fit signe de s'en aller.

 - Quel affreux petit homme, commenta-t-elle tout bas. De mon vivant, je n'aurais jamais laissé ce genre de personnage passer le seuil de ma porte. Allons, va-t'en, maintenant.

Belladonna marcha vers la porte, puis jeta un bref regard en arrière pour s'assurer que Mary était toujours là.

Elle était toujours là.

 - N'oublie pas de dire à l'Enchanteresse que le bébé a disparu !

Belladonna hocha la tête et suivit le guide grassouillet. Ils descendirent l'escalier, traversèrent le grand hall et sortirent sur le parking.

 - Dépêchez-vous, Johnson ! cria Watson. Et cessez de lambiner comme ça ! Vous êtes tout le temps à la traîne. Jamais vu ça !

Il la fit prestement remonter dans le car, compta les têtes à toute vitesse et confirma au chauffeur qu'on était prêt à partir. Le moteur se ranima en toussant et l'antique véhicule s'ébranla péniblement. Belladonna contempla une dernière fois le château par la vitre sale. Il n'y avait rien d'autre à voir que les mêmes fenêtres à meneaux obscures, le fossé couvert de gazon marquant l'emplacement des anciennes douves et le contraste saisissant entre le blanc lumineux des murs et le bois noir des colombages.

Puis ce spectacle laissa la place à la brique et au béton de la ville moderne. Belladonna soupira. Parfois, elle avait vraiment l'impression de passer plus de temps à parler aux morts qu'aux vivants. Mais elle s'y perdait un peu. Et qu'est-ce que ça pouvait bien être, « l'Enchanteresse » ? »