• A la mémoire des perceptions et des expériences ..

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Elégie pour Tolkien – à la mémoire des Grands atlantes

Elégie pour Tolkien – à la mémoire des Grands atlantes

« Plus la raison est aiguë et claire, meilleure sera la fantaisie qu'elle créera. »
J.R.R. Tolkien

 

Quel que soit le chemin, pour le meilleur ou pour le pire, nous voici confrontés à l'emprise des ténèbres, à ce déclin paradoxal qui use et mine les volontés, cette insidieuse exploration de nos abîmes les plus secrets. La conquête héroïque des vertus de l'altruisme signe l'offrande au Tout-Puissant en son immense miséricorde. La Nature vit en soi, au plus profond de nos cellules, jusqu'à l'extase de l'ADN, et c'est tout l'art du magicien et du conteur anglo-saxon que de savoir tirer profit de ces merveilles imprévisibles. Nul ne pourra jamais prévoir les aventures et les rencontres. Une extrême vigilance accompagne le héros. En lui, la ruse, l'intelligence, la stratégie et la bonté viennent compléter les qualités indispensables à toute écoute.

Le théâtre du monde traversé par les "forces" (les puissances merveilleuses du sublime arc-en-ciel) intègre alors les hérésies et les audaces resplendissantes. Qui sommes-nous pour comprendre les vertus d'un héros ? Qui nous dirige à notre insu en ce sanctuaire labyrinthique ? L'esprit projette ses univers au-delà du réel et des normes établies. Il incombe au chercheur de franchir les étapes tout en se jouant des phénomènes et des reflets de l'illusion. Il s'agit d'un yoga, d'une véritable ascèse de l'être. L'humour s'y mêle, délicatement, dans le Grand Jeu vertigineux du nomadisme et des errances.

La lecture de Tolkien n'est donc point innocente. Puisqu'elle nous mène à l'innocence d'un paradis originel, un état édénique attentif à nos rêves, à tous ces songes et ces chimères qui représentent la dimension de notre enfance émerveillée. L'esprit s'engouffre dans cette issue avec le souffle et le courage d'une intrépide initiation.

Les héros des sagas de Tolkien luttent pour le bien et la justice. L'ordre du monde est dévoilé par une conscience intransigeante. Cette indicible quête prend très rapidement un tour métaphysique. Les principes, les idées et les rêves finissent tôt ou tard par se matérialiser. Nous sommes confrontés ici à une conception platonicienne du monde et de l'action. La réalité intrinsèque de chaque rêve favorise le voyage vers les terres intérieures. Aucune vision n'est séparée de son ensemble géométrique.

La critique rationaliste, scientiste, positiviste, ne croit plus guère aux dragons, aux lutins ni aux fées. Sous leurs aspects conventionnels, les remarquables conteurs que sont Lewis Carroll, Lord Dunsany ou Tolkien possèdent les clefs opératives et alchimiques des dimensions parallèles de l'esprit. Rien de ce qui est étrange ne leur est étranger. Ils magnifient notre existence par un regain de féerie, par l'irruption sans concessions des archétypes et des symboles.

En effet il y a une bonté innée à l'être humain, et cette bonté providentielle s'accompagne de beauté, de mystère et de rêve. Le vieux professeur d'Oxford nous prend par la main et il sait nous conduire vers le royaume des origines, jusqu'au palais illuminé de la fée et du dragon.

Dans le monde de Tolkien, la bonté se mérite, elle est le fruit ontologique d'une alchimie libératrice qui ignore le progrès et les lois du commerce, le misérable règne de la vaine quantité.

Ce qui suppose de notre part le désir héroïque de transcender son propre état, d'accéder de ce fait à la source intérieure, vraie fontaine de jouvence, de perpétuel recommencement.

Ce modeste essai ne prétend pas révéler l'ensemble des mystères qui parsèment heureusement l'oeuvre immense de Tolkien. Il s'adresse avant tout au lecteur passionné et qui voudrait en savoir plus sur la symbolique intemporelle de cette œuvre. Nous tenons pour acquis qu'à l'impossible nul n'est tenu et que chacun peut explorer, en toute sincère lucidité, les très nombreuses significations de l'univers elfique et tolkiénien. Nous supposons, pour notre part, que ce livre sera fort utile aux chercheurs de bonne volonté qui ont à cœur de mieux comprendre les mécanismes et les arcanes de ces récits hauts en couleurs.

Les travaux de l'occultiste irlandais Douglas Turner nous ont considérablement aidés à mieux débroussailler le sens caché de ces légendes. L'arbre dissimule bien souvent la forêt dans ces récits mythologiques. Il ne faut surtout pas s'arrêter aux images, ni même aussi aux sensations, mais plutôt s'avancer, à la manière d'un intrépide et consciencieux explorateur/archéologue, au-delà des symboles et des mots employés, vers la source de lumière des visions de Tolkien.

Certains lecteurs seront en droit de se demander ce que peut bien nous apporter en ce début de XXIIème siècle, un univers aussi anachronique et décalé, si éloigné (en apparence) de nos réalités quotidiennes. C'est pourtant là que se situe la clef qui ouvre les bonnes serrures ! Cet autre temps, et ce temps autre, nous prédispose à mieux comprendre les paramètres du monde réel.

On pourrait mettre en parallèle les histoires-enseignements du vieux Lettré d'Oxford avec les pérégrinations magiques et oniriques du célèbre anthropologue mexicain Carlos Castaneda. De multiples exemples pourraient être donnés d'un voisinage intellectuel et très souvent métaphysique. Ceci étant, le style et la "petite musique" de J.R.R. Tolkien sont proprement inimitables. Jacques Bergier (co-auteur avec Louis Pauwels du Matin des Magiciens) tenait Le Seigneur des Anneaux pour le plus grand roman fantastique des temps modernes. L'opinion de chacun est forcément subjective. On peut aimer Tolkien pour une certaine ambiance, pour sa façon de s'exprimer, pour sa candeur ou son humour. Tout dépend du regard, de l'intention et de l'esprit. Et aussi du moment, de notre disponibilité, ici et maintenant, vis-à-vis d'une histoire qui ne ressemble pas forcément à la nôtre.

Il est bien entendu permis d'avoir une approche fragmentaire, aphoristique, de ces écrits. On peut surfer avec délices sur les hautes vagues de ces sagas. On peut aussi réactiver les archétypes qui nous sont chers, utiliser le fil du texte, la substance même du narratif, pour mieux comprendre sa propre histoire ou au contraire se distancer, prendre le large et voyager.

Il y a mille et une manières de lire et d'approcher l'univers fantastique de Tolkien. J'ai pour ma part très longtemps fréquenté de plus ou moins lointains cousins de notre auteur. Je me suis fortement imprégné des ambiances inquiétantes et troublantes de Gustav Meyrinck, Villiers de L'Isle-Adam, Michel de Ghelderode, Robert-Louis Stevenson, Sheridan Le Fanu, Arthur Machen ou Bram Stocker, sans parler de Jean Ray, de Daphné du Maurier, de John Buchan ou de Lovecraft... Ces aristocrates du surnaturel ont modifié radicalement notre façon de voir, de ressentir et de penser. J'aime à croire que Tolkien, dans une autre dimension, continue d'échanger des propos imprégnés d'humour, d'érudition, de poésie et de spiritualité avec ses frères et ses cousins de la très sainte et très sublime littérature surnaturelle.

On a souvent cité les Eddas scandinaves et le Kalevala comme les sources authentiques de ce vaste univers. Il serait intéressant de savoir dans quelle mesure Tolkien s'est aussi inspiré de certains philosophes. Je pense tout particulièrement à Nietzsche. De multiples influences ont sans doute contribué à l'élaboration de cette grandiose symphonie. Les créateurs d'univers parallèles puisent dans un fond commun. Les disciples de Jung évoquent l'inconscient collectif, le jeu fluctuant des archétypes. Ces explications psychologiques ne nous satisfont guère. Les enjeux sous-jacents à ces visions d'un autre temps, dans une dimension quantique et malléable du temps et de l'espace, relèvent pour le moins de l'invisible. Ces explications ne manqueront pas de surprendre les tenants acharnés de la modernité, laquelle modernité, René Guénon l'a bien montré, repose sur l'imposture et la caricature, simulacres de vies et d'existences aseptisées.

Par le plus grand des paradoxes, la création patiente et comme divinement inspirée de cet univers à fortes résonances psychédéliques et alchimiques, redonne un souffle au monde réel, à notre conception, issue des sens et de la gnose, de l'intangible et polymorphe réalité.

À la manière d'un William Blake, d'un Swedenborg ou d'un Lewis Carroll, J.R.R. Tolkien fait voler en éclats les frontières étriquées de nos logiques industrielles, superstitieuses et fétichistes. Il se dirige vers la lumière qui brille au cœur de l'être ultime. Les dragons et les monstres, les princesses et les fées, les salamandres et les gnomes représentent les différentes émanations de la conscience émerveillée qui se recentre continuellement dans le miroir des égrégores.

Les saveurs tourbillonnent au-delà du réel et les gnomes cheminent à travers la forêt pour chercher le grimoire de la sainte connaissance et les clefs éternelles du trésor des sagesses.

Tolkien s'en est d'ailleurs fort bien expliqué dans son essai Du Conte de Fées.

« Dès lors que l'on peut emprunter le vert à l'herbe, le bleu au ciel et le rouge au sang, on a déjà un pouvoir enchanteur – sur un certain plan, et le désir d'exercer ce pouvoir dans le monde extérieur à notre pensée s'éveille. »

Un peu plus loin, le facétieux conteur nous livre une surprenante réflexion empreinte d'intelligence et de sagacité. Il ajoute cet avertissement :

« Mais c'est une des leçons données par les contes de fées qu'à la verte jeunesse, godiche et égoïste, le danger, le chagrin et l'ombre de la mort peuvent conférer la dignité, et même parfois la sagesse. »

Trop souvent le conte, qu'il soit de fées ou de sorcières, servait de paravent à la morale bourgeoise et rassurante. Ce n'est jamais l'histoire en elle-même qui est à critiquer, mais son interprétation à travers le filtre des projections culturelles et psychologiques.

La matière même du conte, d'un récit, d'une histoire, on pourrait dire sa quintessence (la substantifique moelle), s'articule autour d'un mythe, d'un archétype ou d'une légende. Laquelle légende, le plus souvent, a quelque chose à voir avec la Tradition Primordiale, polaire/solaire, intemporelle et éternelle à la fois.

J.R.R. Tolkien appartient à cette mémorable lignée d'aventuriers de la conscience qui, sous couvert de narrations et de récits mythologiques, d'autant plus que cette mythographie laisse une large place à l'imagination, élaborent les principes salvateurs et authentiquement bénéfiques qui vont permettre à la lumière de pénétrer dans les cavernes de notre esprit néolithique et d'en chasser les peurs, les inquiétudes et les malaises.

De part cet acte thérapeutique, en prise directe avec les forces terriblement énigmatiques de notre archétypale encestralité, la lecture assidue du Seigneur des Anneaux, de Bilbo le Hobbit ou du Silmarillion s'apparente réellement à une prise de conscience qui précède l'escalade métaphorique et spagyrique des sommets analogues d'un éveil proverbial.

La famille spirituelle de Tolkien forme une étrange confrérie qui se rassemble périodiquement au sein des arbres de la forêt. La familiarité de plus en plus prononcée avec cet univers lyrique et fantastique nous aide aussi à mieux comprendre, lorsqu'il s'agit d'y revenir, d'autres visions aussi splendides bien que décrites différemment. De cette extrême diversité, des temps antiques jusqu'à nos jours, nous pouvons retenir quelques auteurs emblématiques. La connaissance approfondie de l'univers tolkienien permet de mieux appréhender les créations de ces chercheurs. Je pense plus particulièrement à Lord Dunsany, Lewis Carroll, Clark Ashton Smith, C.S. Lewis (grand ami de Tolkien), Arthur Machen, Robert Howard, Abraham Merrit, sans oublier les précurseurs : Charles Perrault, Jonathan Swift, Hans-Christian Andersen, Charles Nodier et les frères Grimm.

Le plus récent de ces auteurs, le trop méconnu Charles Duits, a recréé dans ses romans (surtout Nefer et Ptah Hotep) tout un monde bariolé digne des Mille et Une Nuits, dans leur version non expurgée. Les créatures de Charles Duits sont comme les branches d'un même cèdre. Elles participent du jeu cosmique en faisant miroiter les facettes diamantines d'un monde lucide supra-humain. L'Orient de Charles Duits nous renvoie sans faillir aux continents perdus de la mémoire collective. Ce sentiment atlante et hyperboréen demeure volontairement la proie des nostalgies, du regret de l'Eden, d'un Paradis Perdu, sensuel, païen et libertaire.

Il en va autrement dans le récit initiatique de l'écrivain allemand Ernst Jünger, Eumeswill, où déjà se fait jour la préoccupation morale et géopolitique d'un univers quantique archéo-futuriste.

La nostalgie légitime du Paradis originel amène Ernst Jünger à s'interroger en profondeur sur le futur de notre époque, sur le retour technologique et désirablement utopique des humanismes éclairés de la lointaine antiquité. Nous ne sommes pas très éloignés ici de la Cité du Soleil chère à Campanella ou de la Nouvelle Atlantide du chancelier visionnaire Francis Bacon.

De manière résolument différente, voire parfois opposée, Ernst Jünger et Charles Duits ("disciple" du grand André Breton) rejoignent ainsi les perspectives des fabuleuses utopies imaginées par Tolkien, ce charmant vieux monsieur habité par les dieux, investi par les muses de la Terre du Milieu).

 

Le romantisme noir et l'univers gothique ne sont pas si éloignés que cela de la Faërie. Le romantisme noir, baroque et frénétique, met en scène des passions, des tourments "trop humains", où la mort se profile en-deçà du désir. Tout bien considéré, le romantisme, comme la magie, l'authentique théurgie et la totalité des passions humaines, relèvent plutôt de l'arc-en-ciel ! Quand à ce que l'on appelle communément l'univers gothique, en hommage à ces peuples de païens tumultueux, il englobe aussi bien le domaine médiéval que les splendeurs anachroniques de l'occultisme luciférien, le système crowleyien (la superbe Magick) n'étant pas l'un des moindres.

La bonne vieille psychologie jungienne reconnaît la valeur de ces zones d'ombre dissimulées. Chacun possède au fond de lui une multitude d'entités turbulentes et féroces. L'intelligence discriminante permet de faire la distinction entre le monde des émotions, propre à l'évolution karmique de chacun, et, les forces démoniaques qui parfois nous possèdent, le plus souvent à notre insu, au détriment du libre-arbitre. D'où le grand intérêt des récits de Tolkien qui favorisent cet exorcisme, la projection hors de soi-même, par la magie vitale du conte, par ce jeu bénéfique des symboles intégrés, conscientisés par notre esprit avide de joie et de lumière.

Parfois, à travers l'incidence des formes et des figures, nous pouvons déceler la vitesse éphémère, l'immobile mouvement qui sans cesse tourbillonne et fracture le réel en ses vains simulacres.

Parfois aussi le Roi se meurt, trop vive, alors, devient la solitude et cet exil inexorable qui hante les nuits de nos destins. La Faërie métamorphose les forêts d'ombres et de mystères. Conscience agile de l'ADN et des subtiles neurologies, le rêve agit sous le boisseau se nos paroles confidentielles.

Voir le sens, la magie, d'une rencontre ou d'un lieu. La vision se construit par la force du regard. Voir plus loin que son corps, dépasser le présent, projeter son esprit au-delà du réel afin sans doute de modifier ses plus intimes perceptions. C'est un choix courageux, une ascèse volontaire, qui permettent d'échapper aux illusions de la matière, de quitter le spectacle des apparences ou des regrets. Car c'est ainsi que vit le sens, le sens ultime de toute logique, comme un défi au monde profane, comme une intense consécration de nos désirs les plus ardents.

L'oeuvre de Tolkien se manifeste à nos sens principalement par la vision qui forge les mondes imaginaires. Une longue suite de rêves, d'images, de sensations entraîne le lecteur au pays des merveilles, de l'autre côté du miroir. On pourrait sans doute expliquer cette capacité à traverser les temps et les espaces par la physique quantique. Le réel ne peut pas se saisir par la simple logique. Il faut toujours aller plus loin, jusqu'à la pleine compréhension de ce que l'on peut percevoir, dans un corps et une âme, au centre même de l'expérience. On en revient ainsi à la pure phénoménologie, à cette conscience élémentaire d'une immanence philosophique, ontologique et spirituelle. Et tout cela grâce au regard qui se recentre à chaque instant. La substance du regard organise l'univers. Bien que l'on passe par le langage – "Au Commencement était le Verbe" – c'est quand même la vision, dépouillée des scories, qui entraîne la conscience vers les mondes parallèles.

La compréhension du monde fantastique de Tolkien n'est vraiment pas évidente pour qui se contente d'une simple lecture superficielle et distrayante. C'est le système des poupées russes : une allégorie dissimule un symbole qui lui-même peut s'interpréter à différents niveaux de sens. La lecture s'amplifie, se modifie sensiblement, varie d'un sens à un symbole, d'une métaphore à une image. On ne peut jamais tout comprendre entièrement. Cette aventure initiatique demande effort et vigilance. Le lecteur participe à la vie du héros. Il se dédouble, en toute conscience, hypnotisé par la magie et le saint rythme de ses histoires.

Fusion de l'être et du cosmos entre les lignes du Livre Muet. La substance de chaque mot nous renvoie en éclats, en très subtiles fragmentations, la lumière primordiale de l'univers originel.

La mort contient l'éternité et sa substance lucidogène. Un chêne peut vivre près de dix siècles. La durée de vie d'un papillon n'excède pas une seule journée. Rien de plus subjectif que le temps conceptuel. Ce temps se crée par la mémoire. L'éternité d'un seul instant pulvérise les limites arbitraires du mental. Indestructible demeure la joie de tout amour transfiguré. Celui qui brave la mort en soi et qui épouse la Reine des Ombres n'aura plus rien à redouter dans cette vie ni dans une autre.

Le temps n'est que la circonférence plus ou moins volontaire de la mémoire originelle. La Force habite les écrivains, les kabbalistes ou les médiums, traversés par les flux du silence minéral et bercés par le rythme d'un univers en perpétuelle transformation.

Le monde se pense à travers l'être qui réinvente la sensation. Le scepticisme devient le maître d'un jeu baroque des émotions car ce qu'il grave dans notre chair porte la marque du dépassement, la puissance des blasons et des fiers étendards.

On ne peut que saisir le murmure des sirènes sur le calme océan des pensées du non-être. Le don de soi et de sa force ouvre les portes de bien des temples. Les gardiens du sanctuaire protègent l'Arbre et ses fruits. L'explorateur est un guerrier qui défend l'ordre et la noblesse.

Comment lutter avec soi-même ? Comment passer d'un état sombre qui nous entraîne vers les abîmes à cette joie de chaque instant qui transfigure le corps et l'âme ? La raison s'abandonne au silence de l'amour. Silence ultime des galaxies et des multiples états de l'Etre, là où le temps n'existe plus, où le présent s'est arrêté et se transforme en instant pur.

On pourrait longtemps épiloguer sur la relativité du sommeil et du rêve. Il faut quand même se souvenir de notre chasse spirituelle, ne jamais oublier notre quête de l'éveil, le souci biologique d'une entière mutation. D'autant plus que le monde, organisé par le langage, dissimule la lumière d'un trésor véritable. Chacun pénètre à sa manière les dimensions de la conscience. L'ego de l'homme rejoint le Soi et se dépouille des faux-semblants. L'alchimie du regard donne un sens à la quête, à cette recherche du Saint Graal et de la Pierre Philosophale.

L'enfance implore le visiteur qui se prépare à voyager dans les espaces intermédiaires des galaxies supra-mentales. L'enfance dorée du citadin entend les arbres et les fontaines. La poignante nostalgie étreint le cœur de nos errances. Le moment vient enfin où les fées se présentent, où les démons traversent les murs de la raison hallucinée, où les charmes opèrent sous le dais des chimères. De ces instants privilégiés Tolkien construit une œuvre immense. Il embellit le quotidien de ses visions particulières, issues sans doute des traditions et des sagas immémoriales, tout en gardant la dimension d'un humanisme raffiné.

Le retour volontaire à l'enfance primordiale nous amène à penser que ces récits mythologiques participent au travail de la mémoire collective. L'enfance revit entre les lignes de ces légendes subliminales. Ici opère une alchimie qui peut guérir le mal de vivre et apporter un nouveau souffle à notre quête du merveilleux.

Chaque instant est un temple qui soulage nos blessures, un don de soi à tous les dieux que la mémoire toujours préserve. La pure magie de ces légendes agit aussi sur la conscience. Le comportement et la réflexion de ceux qui lisent attentivement les récits de Tolkien se modifient sensiblement à la lumière de ces mystères.

La pensée manipule les arcanes du sabbat, le monde des rêves et du réel, de la douleur et du plaisir. La perception ontologique annonce la quête philosophale. L'acceptation du non-savoir en tant que sphère d'inconnaissance est une ascèse libératrice qui fortifie les saintes croyances. On en appelle ainsi au souffle, à la vertu d'un cœur farouche, aux pouvoirs chamaniques d'un guerrier de l'extase que chacun d'entre nous pourrait bien incarner.

La nature sanctifie l'alchimiste amoureux. La pensée du silence devient corps de diamant. Le vrai silence est un feu doux qui accélère le processus de l'alchimie rénovatrice. L'évolution se fait d'elle-même dans la joie pure et la confiance que Dieu prodigue aux êtres humains.

Cette intense communion du Divin et de l'homme nous instruit des bienfaits de la Grâce éternelle. Sachons attendre la Providence et remercier ce flux cosmique qui inspire l'homme et le protège.

L'être se hisse à la clarté de son vertige métaphysique. Il respire à distance les dahlias du néant tel un ascète mimant le rire parmi les vagues d'émotions fortes.

La connaissance directe de Dieu en tant qu'état universel, principe ultime de l'expérience, soudain s'impose en un éclair dans la conscience émerveillée d'une innocence toujours sereine.

Le silence de nos gestes introduit l'essentiel dans ce corps qui observe l'avancée du non-être. Rien ne remplace le bleu du ciel. Le corps de Dieu est invisible puisque le monde vit en soi-même, au plus profond de notre cœur. Ce qui nous semble surnaturel, profondément énigmatique, réactive notre lien à la terre des ancêtres. Les prouesses des Hobbits nous deviennent familières, nous entrons peu à peu, comme guidés par les anges, à l'intérieur de ces images, nous nous laissons hypnotiser par la voix douce de ce conteur qui sait si bien utiliser l'art de rêver et de convaincre.

Nous découvrons ainsi les pouvoirs de l'Esprit et le visage de la nature,manifestée sous tant de formes.

Au plus profond de la conscience, quand l'homme se penche sur son destin et qu'il contemple les océans et les montagnes du firmament, le chant des elfes lui parvient, presque ténu mais perceptible.

L'Arbre du monde peut refleurir. Les dragons et les fées continuent de veiller à travers la mémoire des forêts oubliées. Le voyageur poursuit son ombre parmi les temps et les rivières. Un secret fort précieux gît au cœur du silence. Saurez-vous le trouver en suivant le héros ? Comprendrez-vous les chants étranges des nains magiques et des elfes ? Dans la forêt des sortilèges, sous un ciel de turquoise reflété par les runes, les Hobbits continuent d'invoquer les Ancêtres, le pouvoir bénéfique des Anneaux légendaires et la grâce féerique des princesses du Royaume qui observent les rituels de la Terre du Milieu et conservent le trésor de la Sainte Connaissance.

 

« Roi il était sur un trône ciselé
Dans les salles de pierre aux mille piliers,
Aux voûtes d'or et au sol d'argent,
Avec sur la porte, les runes de la puissance,
La lumière du soleil, des étoiles et de la lune
En d'étincelantes lampes dans le cristal taillées,
Jamais obscurcies par les nuages ou les ombres de la nuit,
Brillait toujours là, belle et éclatante. »

J.R.R. Tolkien – Le Seigneur des Anneaux – Tome 1

 

Source : Le monde de Tolkien, de Marc-Louis Questin (éditions Trajectoire)

 

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lundi 19 novembre 2018

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