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Couronnement des rois de France et sacre

Couronnement des rois de France et sacre
Depuis quelques années, M. Schreuer, professeur à l'Université de Bonn, s'occupe d'étudier, au point de vue du droit public, la cérémonie du sacre et du couronnement des rois de France ; il la rapproche de la cérémonie analogue qui marquait l'avènement des rois de Germanie. Ce rapprochement s'explique par les liens étroits qui existent entre les Ordines du couronnement français et les Ordines germaniques ; au surplus les Ordines anglais sont aussi de la même famille. L'auteur a consigné le résultat de ses laborieuses recherches dans l'ouvrage dont le titre est mentionné ci-dessus. Un fragment de cet ouvrage a été publié en 1910 dans le volume des Mélanges dédié à M. Briinner; un extrait, qui n'est point littéral, d'une autre partie du même ouvrage a trouvé place dans le volume analogue publié en 1911 en l'honneur de M. Gierkc.

Après avoir indiqué les sources auxquelles il a puisé, M. Schreuer donne un aperçu d'ensemble de la fonction du sacre et esquisse à cette occasion une classification des divers Ordines d'après la place qu'y occupe Fonction. Ensuite Fauteur fait rapidement l'histoire de l'élection des rois en France et en Germanie et arrive à cette conclusion que l'hérédité et l'élection, s'umssant par des combinaisons multiples, constituent le fondement juridique de la transmission de la couronne. Les solennités du sacre et du couronnement des rois de France se sont développées sur ces deux principes. M. Schreuer se trouve alors en mesure de passer en revue ces solennités, et d'y discerner ce qui provient de l'un ou de l'autre, en même temps qu'il ne manque pas de faire apparaître les caractères que l'influence ecclésiastique leur a imprimés. C'est ainsi qu'il traite successivement de l'acclamation populaire, des promesses du roi, des insignes du pouvoir suprême et en particulier de la couronne (il étudie en même temps Fonction), du sceptre, du bâton, de l'épée, de l'anneau; il en vient ensuite à l'intronisation et à l'hommage. Dans ces divers chapitres, il est fidèle à son programme. Par exemple, s'agit-il de la couronne, il la montre comme une manifestation extérieure de la volonté qui confère le pouvoir suprême, comme un symbole religieux, et aussi comme la synthèse des droits de L’État exerçant la puissance publique. (Que la France et l'Angleterre aient fait usage de cette dernière acception, c'est ce que M. Esmein a rappelé récemment dans un article des Mélanges Gierke, tandis que, dans les Mélanges Brunner, M. Akos von Timon a étudié l'emploi qui en a été fait dans l'ancienne constitution de la Hongrie.) S'agit-il de l'acclamation, M. Schreuer constate que son histoire reflète les vicissitudes de l'hérédité et de l'élection.

Cette acclamation, débris de l'ancien droit électoral, disparaît en France au XIII siècle, quand l'hérédité de la royauté est solidement établie. Mais elle reparaît et prend une nouvelle importance au xvic siècle, alors que les divers partis ont scruté les origines du pouvoir et fait sentir au monarque qu'il ne lui serait pas inutile de s'appuyer sur l'adhésion du peuple. Au siècle suivant, quand Richelieu et Louis XIV ont écrasé les résistances, l'acclamation est, comme il convient, remplacée par le silence respectueux. C'est l'époque où Lebret peut écrire, dans son Traité de la Souveraineté du roi, que ceux-là sont ridicules qui ont cru retrouver dans les cérémonies du sacre des traces du principe électif appliqué à la désignation des rois. On comprend l'intérêt que présente l'analyse des phases de la cérémonie du sacre; faite par un juriste expérimenté, elle permet de mettre en lumière le sens juridique de chacune de ces phases n'entrait pas dans le plan de l'auteur d'étudier l'origine de l'onction royale.

Comment l'onction entra dans la pratique sous l'empire de l'influence biblique qui régnait en Angleterre, comment elle passa d'Angleterre en France et fut adoptée par les premiers Carolingiens, ce sont là des questions qu'il laisse aux historiens de la liturgie. Mais il se préoccupe de montrer comment les diverses formes, d'abord purement laïques, de l'intronisation ont été, si j'ose me servir de son expression, « cléricalisées ». Peut-être le lecteur estimera-t-il que sa conception des rapports de l’Église et de l’État, et du contrat passé entre ces deux pouvoirs, dont la cérémonie du sacre fut l'expression, manque quelque peu d'ampleur. Parfois aussi, il se trouvera quelque peu surpris des termes employés pour décrire le résultat de l'influence ecclésiastique. Les insignes, couronne, épée, bâton et autres signes extérieurs du pouvoir suprême, subissent, d'après l'auteur, une sorte de « transsubstantiation » mystique, parce que ces objets reçoivent un pouvoir « magique ou sacramentel ». Ainsi M. Schreuer trouve la preuve de cette a transsubstantiation » de l'épée dans la formule que, d'après les Ordines romains ou allemands, les évêques prononcent en la remettant au souverain : Accipe gladium per marias episcoporum divinitus ordinatum. Quant au bâton royal, en dépit du sens chrétien qui lui est attribué par les Ordines, M. Schreuer pense qu'il garde la signification d'un bâton magique, ce qui n'eût pas manqué d'étonner singulièrement les auteurs des divers Pontificaux et de L' Orcio Romanus.

On peut aussi signaler des exagérations dans le langage de M. Schreuer quand il s'efforce de déterminer le caractère que la personne royale reçoit du sacre. Pour lui le sacre est une ordination qui confère un caractère sacramentel. Aussi reproduit-ii les expressions de quelques gallicans extrêmes, affirmant au roi qu'il est le premier prélat de son royaume et qu'il peut agir en cette qualité. Ce sont là des affirmations qui furent parfois répétées dans l'entourage des princes, notamment dans celui de Charles VIL avant la Pragmatique Sanction, mais que nos rois ne firent point passer dans la pratique. Si vif qu'ait été leur désir de dominer l'Eglise, ils se sentirent toujours des laïques; d'ailleurs telle est la doctrine du moyen age, qu'il s'agisse des rois ou de l'Empereur. L'enseignement du droit canonique classique sur ce point est bien résumé par cette phrase du célèbre Nicolas de Tedeschi, dit le Panormitanus, qui écrivait au xvft siècle : Reges sunt puri laici, ita quod per coronalionem el unclionem nullum ordinem ecclesiasticum recipiunl. L'analogie extérieure qui existe entre le sacre des rois et la consécration des évoques ne suffit pas à modifier cette conclusion.

Dans une autre étude qu'il n'est pas inutile de signaler, l'examen de divers Ordines du couronnement des rois de France a amené M. Schreuer à des résultats que je ne veux point passer sous silence. Il s'agit des trois Ordines reproduits par Denys Godefroy dans son Cérémonial françois et attribués respectivement à Louis VII, Louis VIII et Louis IX : l'étude que M. Schreuer leur a consacrée a paru en 1909 dans la partie germanique de la Zeilschrift ziir Rcchls- geschichte de la fondation Savigny. Il s'y est appliqué à démontrer que YOrdo attribué au règne de Louis VII, qui aurait été suivi lors du couronnement de Philippe Auguste, est une œuvre dépourvue d'authenticité et d'ailleurs postérieure au xn° siècle. En revanche il tient YOrdo de Louis Vili pour un document authentique et d'une haute importance, encore qu'il y reconnaisse des interpolations tirées des formules allemandes du couronnement. Quant à YOrdo de Louis IX, rédigé eu langue vulgaire, c'est un texte qui dépend principalement de YOrdo de Louis VIII. Je dois ajouter qu'en 1910, dans le même recueil, M. Maximilien Buchner a entrepris de réaliser la tâche difficile qui consiste à défendre l'authenticité de YOrdo de Louis VII ; je ne dis pas qu'il y ait réussi. En tout cas, ce n'est pas l'avis de M. Schreuer, qui, dans la Zeitschrift de 1911, a maintenu résolument son opinion.

Ces études sur le sacre des rois sont en ce moment plus que jamais en faveur. En 1910, le savant historien des institutions ecclésiastiques, M. Ulric Stutz, s'est occupé, dans un travail spécial, du rôle de l'archevêque de Mayence dans l'élection du roi de Germanie ; il a donné aux Mélanges Brùnner une étude intitulée : les trois archevêques rhénans et Vélection da roi de Germanie. De son côté M. Schreuer, laissant pour un temps les couronnements français, a consacré un mémoire à l'élection et au couronnement de Conrad II en qualité de roi de Germanie (1024) ; on trouve ce travail dans le recueil d'études dédié à M. Kriïger et dans l'Historische Viertel- jahrschrift de M. Seeliger (année 1911). Si l'on y joint les nombreuses publications anglaises qu'a fait éclore le couronnement du roi Georges V, célébré le 23 juin 1911, on conviendra que cette matière a été, depuis quatre ou cinq années, l'objet d'une attention particulière. Puissent ces nombreux travaux préparer et annoncer une étude définitive sur l'origine, l'histoire, la liturgie et le sens juridique du sacre et du couronnement dans les royaumes soumis à l'influence de l'Eglise catholique !

Paul FOURNIER.

Fournier Paul. Le sacre et le couronnement des rois de France [Hans Schreuer. Die rechtlichen Grundgedanken der französischen Königskrönung]. In: Journal des savants. 11ᵉ année, Mars 1913. pp. 116-120.

Source : http://www.persee.fr/doc/jds_0021-8103_1913_num_11_3_4029

Version Pdf ; http://www.persee.fr/docAsPDF/jds_0021-8103_1913_num_11_3_4029.pdf

 

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lundi 19 novembre 2018

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