• A la mémoire des perceptions et des expériences ..

L'imaginaire des tunnels et des souterrains

imaginaire-des-tunnels

Une aventure dangereuse

Descendre sous la terre est une aventure dangereuse et mystérieuse. L’Homme a toujours hésité à s’enfoncer dans les mondes souterrains. Ne s’agit-il pas du royaume des morts ? C’est sans doute pourquoi les tunnels ont été si rares. Quant aux mines, on y faisait travailler les condamnés. C’est seulement depuis peu que les tunnels se multiplient. Les technologies récentes compensent en grande partie la peur de ces ventres obscurs et des aventures intestines.

Il y à 2.500 ans, l’architecte Eupalinos de Mégare, perça un tunnel de plus d’un kilomètre qui servait à amener l’eau à la ville de Samos depuis une source située derrière le Mont Kastron. Taillé dans la roche dure sa construction ne posait que le problème de la sueur des ouvriers.


Samos : tunnel d'Eupalinos

Entre Naples et Pouzzoles Agrippa, en 37 après JC, fit percer un tunnel (crypta néapolitana) de 705 m de long, 4,50 m de large et 5 m de haut. Deux chars pouvaient y passer de front, mais comme il y faisait bien noir - seuls deux soupiraux éclairaient faiblement l’ouvrage - les gens qui l’empruntaient étaient priés de crier de temps à autre afin d’éviter une collision avec celui qui venait en face. On entendait régulièrement “Alla mare !” ou “Alla campagna !” selon qu’ils allaient vers la mer ou vers la campagne.


Naples : tunnel vers Pouzzole

Mais il a fallu attendre le XIXe siècle pour voir proliférer l’attaque les montagnes sans craindre ce qui pouvait être considéré comme une vengeance tellurique. Il n’empêche que l’imaginaire y conserve sa part puisque les ouvriers des tunnel qui se construisent aujourd'hui installent, dès le commencement des travaux, une statue de sainte Barbe au milieu de leur chantier. Ainsi en est-il pour le tunnel de l'A86, autour de Paris. De même, on trouveras une statue au milieu des travaux du futur tunnel du saint Gothard. Il en fut de même lors du percement du tunnel sous la manche. Les ouvriers travaillaient sans relâche sauf le jours de la fête de sainte Barbe, le 4 décembre.
Elle protège tous les travailleurs souterrains des explosions et de la mort subite. Elle personnifie sans doute l’étrangeté des habitants des souterrains. Son nom “barbare” signifie “étrangère” et aussi “sauvage”. (grec)
Elle rassemble l’étrangeté de ces cavités mystérieuses où des personnages difficiles à définir offrent aux humains, en miroir, l’image de leur propre indétermination.
Elle est l’Autre du miroir, vierge de toute compromission, germe de l’absolument neuf, potentiel de créativité. Elle catalyse les forces telluriques dont elle est issue. On n’entre pas impunément dans le ventre de notre mère la terre (GÉ) ni dans le monde des morts sans en subir les conséquences. Autrefois, si les mineurs étaient respectueux de la Terre-Mère, les « perforateurs » de tunnels pouvaient passer pour des transgresseurs incestueux.
Les tunnels d’aujourd’hui ont ceci de prétentieux : ils percent la montagne sans en tenir vraiment compte sauf pour établir leur tracé. Ils ne cherchent qu’à la dépasser, à l’annuler, à faire comme si elle n’existait pas.

 

Coupe-gorge et chausse-trappes.

« La terre dévorée chemine à l’intérieur du ver dans le même temps où le ver chemine dans la terre ».(1)

Contrairement aux mineurs qui séjournent longtemps dans leurs galeries, on ne s’attarde pas dans les tunnels, on y passe. On se dépêche même d’en sortir. D’autres auront peur de ne pas arriver au bout du tunnel. Certains n’osent pas y entrer avec leur voiture et peuvent être gagnés par des manifestations d’angoisse. Ils la traduisent par des problèmes cardiaques, des spasmes du colon, des difficultés respiratoires et autres problèmes fistulaires, etc.
Ils essayeront de traverser le tunnel aussi vite que possible alors que d’autres rouleront lentement. Ils peuvent aussi s’arrêter à l’entrée. (1)
Les difficultés augmentent lorsqu’il manque des points de repères visuels.
C’est que l’imaginaire est toujours lié intimement au corps.
Le tunnel primordial est bien celui qui relie la bouche à l’anus. C’est le passage autour duquel nous sommes construits. La santé dépend du bon fonctionnement de ce passage par lequel transitent les souffles divers et les produits de la terre que nous avalons.
Le langage médical utilise très souvent le terme “tunnel” pour désigner l’anatomie de ce grand axe, l’estomac étant un “tunnel court” qui a servi de modèle aux alchimistes pour construire leurs cornues.
L’emboîtement inversable du ver de terre est applicable aux humains : les produits de la terre dévorée par l’Homme se métamorphosent pour rejoindre ensuite la terre.
Nous passons dans le tunnel guidés par le régime imaginaire des emboîtements. Ici, l'avaleur est avalé par un énorme boa ! Va-t-il nous rejeter ? (2)
Avalés par la gueule de l’enfer, nous projetons nos “outils” d’avalage. Mais dans cette situation, il ne nous est plus possible d’avaler la terre, c’est-à-dire d’avoir un pouvoir sur elle. Tout au plus, arrivons nous à avaler un peu de salive, résultat des effets de notre angoisse. (3)

Le mythe des Symplégades illustre non seulement l’angoisse de l’avalage ou de la dévoration mais aussi celui de l’écrasement. Il s’agissait de deux énormes rochers qui bordaient le Bosphore à l’entrée du Pont-Euxin (mer noire). Ils se rapprochaient l’un de l’autre pour écraser les téméraires qui voulaient franchir la passe. Lorsque les Argonautes se présentèrent, ils envoyèrent d’abord une colombe. Les parois se rapprochèrent pour coincer l’oiseau mais il parvint a se dégager en y laissant quelques plumes de sa queue. Les parois s’étant alors écartées, les Argonautes profitèrent de ce répit pour passer. Mais l’arrière de leur bateau fut tout de même endommagé. Le vaisseau ayant réussi à franchir l’obstacle, les parois perdirent leur pouvoir et restèrent immobiles à jamais.
Ces récits s'articulent avec le mythe des 7 Dormants d’Ephèse qui, fuyants les persécutions de Dèce, s’étaient réfugiés dans une grotte dans laquelle ils s’endormirent. L’Empereur découvrit leur repaire et en fit murer l’entrée. Quand ils se réveillèrent, ils s’aperçurent, en sortant de la grotte, que tout avait changé dans le pays.  Les gens et les choses avaient changé. Il découvrirent qu’ils avaient dormi pendant 377 ans. On les appelle aussi les 7 Renaissants.

Avalages, écrasements, éboulements, autant de phénomènes qui ont fait plus de morts que le grisou des mines de charbon. Dans certaines régions d’Afrique, on disait que c’était le diable qui provoquait ces accidents pour se procurer des esclaves.
On raconte beaucoup d’histoires sur les travailleurs ensevelis. Enjolivés par le merveilleux, certains récits font mention de groupes d’hommes qui sont restés un an sous terre puis redécouverts vivants et en parfaite santé. Miraculeusement leur pain et leur eau n’avaient jamais diminués en quantité et en fraîcheur.

 

Une licence oursine

« L’esprit des profondeurs est impérissable; on l’appelle la femelle mystérieuse » - Tao-Te-King VI

Pour s’aventurer en sous-sol, il faut y être préparé ou être doté d’une nature particulière. Il faut aussi se protéger “On se protège pour pénétrer au coeur de l’intimité protectrice(4) En général, la technique du forgeron et la maîtrise du feu sont un bon passeport.

Jean de l’ours, héros d’un conte que l’on retrouve depuis l’Espagne jusqu’à l’Oural est sans doute le meilleur emblème du descendeur : Une jeune fille était allé faire du bois dans la forêt. Elle fut ravie par un ours qui la guettait. Il l’entraîna dans sa caverne où elle fut bien obligée de devenir sa femme. Après neuf mois, Jean de l’ours naquit; tout velu sauf sa tête et ses mains. Après quelques années, il s’échappa en emmenant sa mère. Puis il parcourut le monde. Il fit d’abord un apprentissage chez un forgeron où il se construisit une énorme canne de sept quintaux qui devint une arme imparable. Après s’être lié avec trois amis aussi forts que lui, il arriva dans un château. Un monstre noir apparaissait tous les jours. Jean de l’ours se battit avec lui et d’un coup de canne, le laissa pour mort. Mais le monstre disparut par un puits dont on ne pouvait voir le fond tant il était grand. Jean de l’ours fut le seul à oser descendre jusqu’au fond.
Il se trouva devant un château identique à celui d’en haut. Il y retrouva le monstre qui n’était autre que le diable et le battit à nouveau à coup de canne. Il délivra trois princesses et les fit remonter à la surface grâce à la corde tenue par ses amis qui étaient restés en haut. Il fit aussi passer trois coffres pleins d’or et de pierres précieuses.
Les amis satisfaits ne pensèrent plus à Jean de l’ours et lâchèrent la corde. Il remonta tout de même sur le dos d’une aigle blanche à qui il donnait une part de viande chaque fois qu’elle criait “carn, carn” sans quoi elle s’effondrait. Arrivé presqu’en haut, elle cria à nouveau “carn, carn”, mais Jean de l’ours n’avait plus rien à lui donner à manger. Courageusement, il coupa un morceau de sa cuisse et le jeta dans le bec de l’aigle, ce qui lui permit d’atteindre le sommet du puits. Il retrouva ses faux amis, les mit en fuite puis se maria avec les trois princesses.

Ce conte associe le travail de la forge, la descente dans la terre et la remontée réussie grâce à la blessure de la cuisse et donc la présence du sang. (métaphoriquement, le sang cataménial : les menstrues). Un des noms populaires utilisés pour nommer les règles féminines est “les ourses”. (5) Sans doute en raison de la soumission de l’ours, animal lunaire, aux cycles de l’hibernation. Sa stature anthropomorphique et sa force en fait l’emblème du vainqueur qui n’a pas peur des puissances telluriques et infernales. Rappelons le tabou universel lié au sang des cycles menstruels parce qu’ils donnent le pouvoir absolu : la capacité de générer la vie. Celle – ou celui - qui est capable de pérenniser la génération offre l’accès à l’éternité.
Ceux qui touchent à la matière de la Terre Mère, à sa substance et à son sang, participent de la violence incestueuse qui rend « impur » mais donne des pouvoirs et des savoirs magiques et sacrés. Jadis, par exemple, il était interdit aux forgerons d’habiter dans la cité ou de se marier avec d’autres personnes que celles de son clan. Cet interdit émanait de leur activité. Manipulant le matériau du corps de la Terre Mère, ils étaient considérés néfastes et dangereux. C’est que, vivant dans l’intimité avec la matière terrestre, ils acquéraient des savoirs sur le temps et l’éternité. Le “descendeur” dans le ventre de la terre devient sacré, impur, savant de magie et roi de l’audace.

 

GÉ ou GAIA

La terre a toujours été considérée comme la “Mère”. Il faut dire que nous lui devons tout et que nous sommes de sa substance. La sentence chrétienne du mercredi des cendres : “tu es poussière et tu retourneras en poussière” n’est pas née d’une imagination délirante mais procède d’un ordinaire bien réaliste. L’attachement à la terre où nous sommes nés est général. Il peut provoquer des passions intenses. C’est que nous lui appartenons à cette terre.
Le premier homme s’appelait Adam, ce qui signifie “le terreux” et plus précisément “terre rouge”, rappelant le sang cataménial.
A notre époque où les humains sont imprégnés du sentiment de toute-puissance, nous avons quelque difficulté à accepter notre dépendance complète vis-à-vis de cet énorme boule qui nous entraîne, malgré nous, dans une aventure indéfinissable. A l’occasion de séismes, inondations et autres météorologies terrifiantes,  elle nous rappelle notre filiation.
Jocelyne Bonnet écrit que “Les mythes relatifs à la Terre Mère sont universellement répandus, ils expriment que les humains sont sortis des entrailles de leur mère tellurique. Nés de la terre, de l'arbre, du rocher, du puits, des végétaux, ainsi s'expriment les métaphores qui sont loin d'être des jeux d'image, ou des explications pour enfants.(6)
L’image de la Terre Mère grosse de toutes sortes d’embryons a précédé historiquement l’image de la nature. Toute une série de rituels miniers et métallurgistes en dépendent. (7)


Michel Maïer Terre-mère 1618 - Musée de Vienne

Si elle est mère ou "matrice", elle est aussi sexuée.

Dans la mythologie grecque son mari-amant-fils est Ouranos, Dieu du Ciel. Tous les soirs, il vient faire ses "devoirs conjugaux" en nous plongeant dans les ténèbres mais aussi dans les délices des retrouvailles. Tous les matins, il quitte sa bien-aimée et nous laisse enfin respirer et travailler mais nous oblige à nous confronterà la séparation.
C'est le matin, moment de l'éloignement, que partout on fait les exécutions des condamnés à mort. Ouranos et Gé engendrèrent les Cyclopes et les Titans.
Les Cyclopes se révoltèrent contre leur père. Mais Ouranos les jeta dans le gouffre du Tartare, au plus profond des enfers. Cela révolta Gé qui voulut se venger.
Pour cela, elle soudoya son fils Chronos, le cadet des Titans, le plus fourbe de tous, en lui faisant cadeau du fer.
Avec ce fer Chronos devint forgeron et fabriqua une immense serpe.
Un soir il se cacha dans une grotte et attendit que son père Ouranos vienne retrouver sa bien-aimée. Alors, bondissant de sa grotte, il se saisit du pénis de son père et le trancha avec sa serpe. Puis, il lança la serpe et le sexe dans le ciel, Le sperme du Dieu, en se répandant, forma la voie lactée.
Puis, le reste du sperme tombant dans la mer donna naissance à Vénus-Aphrodite qui sortit de l'eau dans une coquille.
Une fois Ouranos castré, Chronos délivra les Cyclopes du Tartare. Mais, rapidement, il les rejeta dans les entrailles de la terre éliminant ainsi toute concurrence.


Vénus de Willendorff - Musée d'histoire naturelle, Vienne Autriche

De cette immense mythologie cosmogonique, on peut retenir la place de Chronos, fils obéissant aux pulsions vengeresses de sa mère, Oedipe avant l’heure, meurtrier et parricide.
Il représente le Temps à la fois destructeur mais aussi générateur. Il est forgeron et donc maître du feu qui transforme tout.
Les forgerons, maréchaux-ferrants, mineurs, fossoyeurs et autres artisans qui ont la prétention de manipuler la matière-terre ont toujours été considérés comme des êtres ambigus.
Ils sont à la fois maîtres du feu et même “maîtres des maîtres” ayant des pouvoirs fondamentaux. Ils sont aussi méprisables par leur comportement incestueux et leur audace à toucher au sang de la terre.

 

L'architecture de la terre

Les enquêtes de Paul Sébillot (8) nous révèlent que la terre est posée sur l'eau. La partie solide ne serait d'ailleurs que de l'eau solidifiée.
Déjà en 600 avant Jésus-Christ, Le philosophe ionien, Thalès de Milet, sans doute premier penseur connu de l'histoire, enseignait que la terre n'est que de l'eau condensée. Son système de l'univers mettait la terre plate au centre d'une bulle hémisphérique. La terre flotte sur l’eau et ses mouvements expliquent les tremblements de terre. Pour la petite histoire, Thalès, qui voyait de l'eau partout, mourut de déshydratation due à la faim et à la soif, en regardant une compétition sportive en plein soleil. (9)
En Bretagne surtout, la croyance était que l'ensemble du pays reposait sur la mer. De longs bras de mer passent sous la terre. À Saint Samson sur Rance, tout près de Dinan, se trouve la "clef de la mer". Il s'agit d'une pierre haute qui se trouve devant l'église. Si on la retirait, la mer envahirait toute la France. Le menhir a des pouvoirs fécondants. Les femmes venaient, et sans doute viennent encore, se frotter à la pierre afin d'avoir des enfants.


Menhir de Saint Samson / Église de saint Samson en Pleumeur près de Trégastel

La terre est divisée en trois parties : à l'extérieur la partie solide, puis la partie liquide puis, très profondément, la partie ignée ou les enfers. La partie liquide est une mer qu'il faut traverser en barque pour passer aux enfers. Le fleuve Styx y fait référence.


Le Styx - Gustave Doré

La tradition n'est pas seulement grecque. Elle était répandue en France où l'on plaçait une pièce sur la langue du mort afin qu'il puisse payer son passage. Ce qui retient d'abord notre intérêt est la partie solide qui n'est pas compacte mais remplie de nombreuses cavités qui peuvent être à ciel ouvert ou enfouies dans le sol. Certaines sont naturelles et d'autres creusées par l'homme. Cet ensemble est pour le moins touffu et indescriptible par un discours qui se voudrait rationnel. Le mythe est bien plus adéquat pour l'approcher.
Dans certains écrits, on trouve des paysages qui vont du bucolique au fantastique, avec des lacs, des soleils, des montagnes. Un texte anonyme paru en 1721 "Le passage du pôle arctique au pôle antarctique" (10) décrit le voyage en bateau, de trois ou quatre négociants, depuis le Groenland jusqu’au pôle sud à travers la terre. Les passages effroyables par des tourbillons qui entraînent le bateau font suite à des paysages calmes et colorés. Lacs et eaux chaudes amènent à des îles aux vallées de roses qui entourent des monuments étranges.
On y voit des combats d'ours au bord de précipices épouvantables et l’on y entend des échos merveilleux. Il n’y a pas vraiment de récit. Les descriptions successives de mondes étranges amènent les négociants au Cap de Bonne Espérance où ils refont surface. D’autres récits, plus cohérents dans leurs intentions, racontent des descentes moins modérées. Ainsi en est-il du “Purgatoire de saint Patrick(11) un texte composé vers 1188 par H. de Saltray dont voici un extrait :

« Lorsque Patrick traça un grand cercle avec son bâton. La terre s'ouvrit et apparut un puits profond... Un certain Nicolas y descendit un jour. Il y rencontra des moines qui le conjurèrent de dire "Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, ayez pitié de moi" lorsqu'il se trouverait dans une situation horrible.
Il rencontra alors des démons qui poussaient des cris horribles. Plus tard, il vit un feu énorme dans lequel il fut jeté. Puis il vit des hommes être brûlés vifs et flagellés avec des lames de fer rouge au point de découvrir leurs entrailles.
Ensuite il en vit d'autres dévorés par des serpents et auxquels les bourreaux attachaient et arrachaient les entrailles avec des crochets enflammés...
Ensuite il arriva devant un puits très large d'où sortaient des hommes rouges comme du fer et d'où s'échappait une puanteur intolérable. Nicolas fut jeté dans le trou.
Puis il arriva devant un pont très étroit, poli et glissant comme de la glace. En dessous coulait un fleuve de soufre et de feu. Il passa en disant sa prière à chaque pas.
A chaque fois, à chaque épreuve, la prière faisait tout disparaître.
Puis il se trouva alors dans une verte prairie printanière. »

Plusieurs contes font descendre leur héros au fond d'un puits. Dans "Dame Holle", conte de Grimm, la petite fille saute dans le puits dans lequel était tombée sa quenouille. Elle y trouve Dame Holle qui a un édredon. En faisant voler les plumes de l'édredon, elle fait neiger sur la terre.

"Il y a des puits qui servent à la naissance des enfants. Au fond de ces puits, des âmes d'enfants attendent un corps pour naître à la vie".(12)

Lorsque l'on passe à pied sous un tunnel ou dans une grotte, le phénomène de résonance s'impose. Ce sont surtout les enfants qui se mettent à crier. Si les "ohé !" fusent, c'est que l'écho répond. Ces architectures sont sonores. On y entend non seulement des sons mais aussi des voix.
Tous les sons qui sortent de la terre font peur. Lorsque la Terre expulse sa substance par la voie des volcans, elle sème la terreur en raison des conséquences de la lave destructrice mais aussi en raison du bruit effrayant que cela provoque. Les cavités souterraines ont souvent été utilisées comme des instruments de musique.
On sait aujourd'hui que l'emplacement des peintures réalisées dans les grottes préhistoriques répondaient à la vibration sonore des chants des chasseurs. L'emplacement des parois décorées fut celui de l'écho.
Les dessous de la terre sont toujours mystérieux.


La sortie de terre est semblable à une naissance.

 

Des personnages étranges

C’était un vieux mineur : prenez garde dit-il !
A l’esprit de la mine ! il est traître et subtil
Veillez bien sur vos pas. Je connais sa colère
Lorsqu’un travailleur chante ou siffle dans la terre
il vous écraserait sous quelque éboulement;
aussi parlez tout bas et marchez lentement (13)

Sous la terre on trouve des personnages étranges tels des gnomes, farfadets, nutons, lutins, trolls etc. Ils ont un rapport étroit aux métaux et sont gardiens des trésors. On doit les respecter sous peine de représailles. Tous les personnages qui hantent les dessous de la terre chantent, parlent, chuchotent, gémissent. Leurs manifestations sont souvent des signes d’un malheur proche. Les voix avertissent les ouvriers d’un coup de grisou prochain ou d’un éboulement. Dans le noir des tunnels ou des cavernes, la vibration sonore est toujours entendue avec crainte. Peut-être parce que resurgit alors la mémoire archaïque venant du temps de nos origines lorsque la cavité du ventre maternel ne s’ouvrait pas encore au tunnel de l’accouchement.

“Des sons anciens nous ont persécutés. Nous ne voyions pas encore, nous ne respirions pas encore. Nous ne criions pas encore. Nous entendions.”(14)

On y trouve aussi des fées et divers personnages féminins. Le plus emblématique de ces êtres est sainte Barbe. Elle est fêtée par tous ceux qui travaillent la matière terrestre ainsi que par les pompiers. Le culte de sainte Barbe était très répandu autrefois dans le monde des mines. On croyait que travailler ce jour-là porterait malheur. Lors du creusement du tunnel sous la manche, le seul jour chômé était celui de saint Barbe le 4 décembre.
La vie de sainte Barbe est un modèle mythologique incestueux. Ce thème est récurrent dans les contes.

Son père Dioscore, paien, l’avait enfermé dans une tour de manière à ce qu’elle soit inaccessible à tous les prétendants. Dans sa forteresse, Barbe faisait des études sérieuses qui l’amenèrent à devenir chrétienne. Son père voulut l’en dissuader et lui proposa d’épouser un bon parti païen. Elle refusa sous prétexte qu’elle préférait se consacrer à un époux céleste. Il en fit d’abord une « dépression » puis, la colère le gagna, saisissant son épée, il voulut tuer sa fille. Barbe s’enfuit alors et erra longtemps dans la montagne. Comme son père la recherchait, un rocher s’ouvrit et Barbe s’y engouffra. Elle resta longtemps cachée dans le sein de la terre.
Dioscore devenu féroce il la chercha jusqu’à l’épuisement. Il finit par apercevoir deux bergers qui lui indiquèrent où ils avaient vu une jeune fille qui se terrait. Barbe, l'entendant venir, sortit courageusement de sa caverne et marcha devant lui pour se jeter à ses genoux. Il alla trouver le préfet Marcien en lui racontant que sa fille était chrétienne. Barbe fut convoquée devant le gouverneur. Marcien hors de lui fit infliger bien des tourments. Elle fut mise sur un chevalet et déchirée avec des ongles de fer. Puis on la brûla avec des torches ardentes qu'on lui passa sur tout le corps. On fit de même avec des lames rougies au feu.
Le gouverneur ne savait plus quoi inventer pour tourmenter la vierge. Il ordonna qu'on lui arrache les mamelles avec des tenailles ardentes puis de la promener nue dans la ville en frappant sans cesse sur ses plaies. Enfin, comme elle sortait toujours complètement guérie de ses plaies, Il ordonna qu'on lui coupe la tête. Son père, revendiqua le droit de la décapiter. Ils grimpèrent sur une montagne voisine où la jeune fille reçu le coup de hache qui lui fit rouler la tête sur le sol. Le père satisfait descendait la montagne en injuriant sa fille. Mais un feu vint du ciel, le frappa et le consuma à tel point qu'il n'en resta que quelques cendres. Marcien subit le même châtiment.
C'est la raison pour laquelle, maîtresse du feu, Barbe est aussi la patronne de ceux qui l'éteignent, les pompiers. Les mineurs l’invoquaient spécialement pour éviter le grisou.


Sainte Barbe fait partie des 14 saints auxiliaires que l’on invoque pour des besoins spécifiques.

Quand Adolphe Von Bayer eut trouvé un produit de synthèse permettant d’agir efficacement sur le système nerveux central, il alla fêter sa découverte dans un bar où se trouvaient des artilleurs.
C’était le 4 décembre et les joyeux drilles s’étaient réunis pour fêter leur patronne : sainte Barbe.
Heureux de la bonne ambiance qui régnait, Adolphe Von Bayer baptisa sa trouvaille “barbiturique”, en l’honneur de la martyre. (1864) Patronage paradoxal qui met en relation opposée une médication sédative et une sainte explosive !

 

Ça pousse !

“Qu’est-ce autre chose qu’une mine sinon une plante recouverte de terre ?” (15)

Le perceur de tunnels veut gagner du temps. Plutôt que contourner la montagne, il préfère la traverser en son milieu. Il rejoint le souci majeur des alchimistes d’autrefois qui consistait à s’assurer de la maîtrise du temps.
Les mythes de l’alchimie obéissent au sentiment d’une intimité complète entre l’Homme et la Terre considérée comme vivante et mère de tous les Hommes. Une croyance universelle voulait que les minéraux, substance de la terre, “poussent” comme les plantes, ils se métamorphosent petit à petit pour devenir de l’or.
Le sens de l’alchimie est d’aider la terre à mûrir plus vite afin qu’elle atteigne l’état de noblesse que représente l’or, car la caractéristique de ce métal, qui ne peut être utilisé comme arme, est d’être inaltérable. Il représente donc l’immortalité et la souveraineté.
Si le but nous semble, celui d’une métamorphose seulement physique, il n’en était pas de même autrefois où la maturation minérale avait aussi une valeur hautement spirituelle.
L’alchimiste, trouvant les secrets du temps, assurait sa propre métamorphose de même qu’il assurait à la terre un devenir accéléré la conduisant vers son destin aurifère.
Il fallait pour cela trouver les secrets de la transmutation des métaux. En réalisant plusieurs opérations de concassages et cuissons, l’alchimiste arrivait à la phase appelé “l’oeuvre au noir” (nigredo). Phase de putréfaction, fermentation, trituration d’où devaient surgir les transmutations possibles.

Le passage de l’alchimie à la chimie s’est fait très lentement et progressivement vers les 16e et 17e siècles.
Il est bon de rappeler que les “scientifiques” de l’époque étaient aussi de grands alchimistes. Kepler, Galilée et bien d’autres croyaient toujours au rêve alchimiste. 50% des écrits de Newton ont trait à l’alchimie.
Si les procédés physiques de l’alchimie se sont transformés en raison de la logique des chimistes, le rêve alchimiste de devancer la nature, de la rendre parfaite, d’accélérer ses processus d’évolution, est resté bien ancré dans les imaginaires de ceux qui se veulent rationnels et objectifs.
Il reste important dans le domaine des médecines douces, par exemple, la pélothérapie, soins par la boue, est très ancienne mais elle s’est pérennisée grâce à des croyances alchimiques concernant l’oeuvre au noir. Cette boue est curieusement appelée “un précipité” terme chimique qui en dit long sur la connotation hautement temporelle de ce genre de rituel.
On apporta de la boue en provenance de Bourbonne-les-bains à Louis XIV qui était mourant ! Il mourut tout de même peu de temps après. Rien de nouveau sous le soleil !


Rituel Vaudou à Saut-d’eau, Haïti

Ne nions ni l’intérêt de ces thérapies ni le bien fondé des découvertes récentes de type scientifique, mais remarquons que se plonger dans la boue sollicite un imaginaire matriciel considérable qui par lui-même est déjà bien suffisant pour procurer le bien-être. Au XIXe siècle, la science promettait la maîtrise définitive sur la terre. “Le mythe sotériologique (16) du perfectionnement et, en définitive, de la rédemption de la nature, survit, camouflé, dans le programme pathétique des sociétés industrielles, qui visent à la transmutation totale de la nature, à sa transformation en énergie.(17)
L’imaginaire des anciens n’a donc pas vraiment changé avec les sociétés modernes. Le mythe sotériologique garde toute sa force dans tous les domaines : il faut gagner du temps pour progresser vers le salut. Si les tunneliers n’ont pas pour tâche d’accélérer le Temps de maturation des minerais comme les alchimistes, ils n’en sont pas moins aux prises avec le Temps. Si le passage de l’alchimie à la chimie a permis un changement important des procédures dans le traitement de la matière terrestre, les idées des alchimistes se sont pérennisées. Percer un tunnel répond à “comment gagner du temps”. Le rêve alchimique est bien là mais sans la composante sacrée. Il ne s’agit pas ici de favoriser la croissance des substances de la Terre-Mère mais de lui percer le flanc. Les tunneliers se prendraient-il pour Ouranos ?
Nous arrivons au “bout du tunnel”, bien que notre chemin soit court par rapport à tout ce qu’il y aurait encore à écrire. Il nous reste à souhaiter que cette issue débouche, comme souvent dans de nombreux mythes “caverneux”, sur de “vertes prairies".

 

NOTES

(1) D’après Jan van den Berg, psychologue et fondateur de l’IPZO à Nimègue (Hollande), on estime qu’un conducteur sur 7 est plus ou moins atteint de la phobie des tunnels. Les héros de contes ne sont pas touchés par l’angoisse. Ils ont pour eux la certitude d’un destin sans faille. Tom pouce ou Jean de l’ours ne craignent rien.
(2) Cf. G. DURAND, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Bordas Paris, p. 227
(3) Les héros de contes ne sont pas touchés par l’angoisse.  Ils ont pour eux la certitude d’un destin sans faille. Tom pouce ou Jean de l’ours ne craignent rien.
(4) Cf. G. DURAND, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Bordas Paris, p. 227
(5) L’homme est ambigu face à ce phénomène. Il en a peur et les désire inconsciemment. Plusieurs contes comme “Jean de l’ours” ou encore “Jean de fer” présentent le saignement à la cuisse comme l’aboutissement du destin du héros.
(6) BONNET Jocelyne, Naître dans les choux, une approche ethnologique de ce mythe culturel, Revue Civilisation XXXVII - 1987 n°2. p.104
(7) Cf. ÉLIADE Mircea, Forgerons et alchimistes, Garnier Flammarion, 1977
(8) Cité par P. Sébillot in “Les travaux publics et les mines dans les traditions et les superstitions de tous les pays”, Éd. Guy Duriez, Paris 1979, p. 525.
(9) DIOGÈNE  DE  LAERCE : cf. Vie et sentence des philosophes illustres, Belles Lettres.
(10) Cf. “Voyages aux pays de nulle part”  Bouquins, Robert Laffont, pp. 982 à 1018. Paris, 1990
(11) Id, pp. 63 à 73.  – Voir aussi Dante et Jules Verne.
(12) BONNET Jocelyne, “Le jardin des femmes rurales, comment naît-on dans les choux ?”  Intervention au 110e congrès des sociétés savantes, Montpellier 1985.
(13) Cité par P. Sébillot in “Les travaux publics et les mines dans les traditions et les superstitions de tous les pays,” p. 525, Éd. Rotschild 1894
(14) Pascal Quignard, La haine de la musique, Folio 3008, Paris 1996, p.24
(15) Jérôme CARDAN ou Hieronimus Cardanus, médecin milanais, XIIe siècle.
(16) Qui concerne le salut et la rédemption par le Christ
(17) Cf. ÉLIADE Mircea, op. cit. p. 44
Le titre de Gazi (victorieux, très saint) est donné, dans l’ancienne Turquie, au guerrier revenu vainqueur et blessé.


Réalisé en 2008. Willy Bakeroot
Source : carmina-carmina.com  

Publié avec l'aimable autorisation de Willy Bakeroot

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dimanche 17 décembre 2017

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